Miss Alabama et ses petits secrets, Fannie Flagg, Pocket

Miss Alabama ©Avis Culturel

Dans ma famille, le film « Beignets de tomates vertes » est un peu une référence, un classique qui nous émeut beaucoup. Quand j’ai appris qu’il était issu d’un livre j’ai voulu voir ce que ça donnait mais, plutôt que de lire celui-là j’ai préféré lire un autre roman de la même auteur, Fannie Flagg.

J’ai jeté mon dévolu sur « Miss Alabama et ses petits secrets » sur le fameux critère de la couverture.

 

Ce qu’en dit l’éditeur:

Il est loin le temps où Maggie représentait fièrement l’Alabama, au concours de Miss America. À 60 ans, fatiguée, elle pense avoir connu le meilleur de la vie et s’apprête à mettre fin à ses jours, sur la pointe des pieds, sans gêner personne. Seulement il fallait que Brenda téléphone à ce moment-là. Deux places pour un spectacle de derviches tourneurs, dans huit jours, ça ne se refuse pas… Pour faire plaisir à son amie, Maggie accepte de retarder l’échéance d’une semaine. Et ces quelques jours vont lui montrer que l’existence a encore beaucoup plus à lui offrir qu’elle ne le croyait…

 

Ce qu’Elle en dit:

Avis pour le moins mitigé sur ce livre… J’ai à la fois passé un bon moment en compagnie de ces héroïnes ordinaires très attachantes, mais en même temps j’ai trouvé le rythme vraiment trop lent.

On retrouve l’atmosphère des « Beignets de tomates vertes », des femmes fortes qui se battent pour s’en sortir seules, et un portrait sans concession d’une Amérique encore marquée par le poids de son histoire et de l’opposition entre ses états autour de la question de la ségrégation, l’Alabama ayant été un des états les plus violents envers la population noire lors dans les années 50/60. C’est, je trouve, la grande force de ce livre.

Mais pour ce qui est de la trame en elle-même, c’est finalement assez « light » : La volonté de mettre fin à sa vie de Maggie – qui reste le fil conducteur du roman – n’apporte rien à l’histoire, et on s’attend longtemps à une révélation qui justifierait cet acte, alors qu’il n’est motivé que par une extrême lassitude de la vie. Le récit en parallèle à l’histoire principale, de la rencontre entre Maggie et Hazel – une naine stupéfiante d’une générosité sans faille qui a créé l’agence immobilière et y a engagé Maggie et ses deux collègues Betty et Ethel et est décédée quelques années plus tôt – apporte un vent nouveau à l’histoire initiale mais là encore, elle n’est pas là pour révéler un secret en particulier, juste pour présenter un personnage 100% positif, sorte d’ange gardien qui a guidé Maggie toute sa vie.
Même l’opposition entre Maggie, Betty et Ethel contre Babs, une horrible agent immobilière prête à tout qui n’a aucun scrupule à vendre les vieilles maisons à l’origine de l’âme de la ville à un faux couple d’acheteurs pour finalement les revendre à des grands groupes commerciaux pour qu’ils y construisent des nouveaux magasins, donne plus de corps au récit et plus d’humour aussi car Babs à le don de pousser hors d’elles les trois femmes de l’Agence d’Hazel pourtant proprettes sous tout rapport. Mais pas de quoi créer non plus une grosse tension.
Même la découverte d’un mystérieux squelette dans une malle ne crée pas un raz de marée dans la vie de Maggie – juste vaguement un petit remous, une nouvelle perturbation dans son plan de départ – mais est propice à se pencher sur l’histoire de la ville et de ses premiers habitants, plutôt qu’à renforcer la tension dans l’intrigue principale.

Bon, bon, bon… je sens bien que mon avis ne sonne pas positif mais étrangement, j’ai quand même trouvé la lecture de ce livre agréable car, une fois qu’on comprend que les « secrets » de cette Miss Alabama  (le titre du livre en français est d’ailleurs mal choisi, il aurait peut être mieux valu garder le titre initial « I still dream about you ») sont loin d’être le cœur du livre, on se surprend à apprécier simplement de suivre ces femmes, à s’imprégner de l’ambiance dans laquelle elles évoluent, et à les voir reprendre le dessus sur leur vie, et à découvrir par leur histoire l’histoire d’une ville, et plus largement de son état.

En résumé, un livre simple qui ne vous fera sans doute ni frissonner ni rire aux éclats, mais qui vous donnera de vrais sourires et vous laissera une belle impression de quiétude.

 

Extraits choisis:

On finit par avoir la tête qu’on mérite, paraît-il, et, dans le cas de Babs, c’était vrai. Quelqu’un (Ethel) avait déclaré un jour qu’elle ressemblait à un rat d’égoût en tailleur deux-pièces. Faute d’être aimable, c’était assez précis. Avec ses petits yeux de fouine, son crâne pointu et son long nez fin, elle avait vraiment tout du rongeur. (…) Outre son allure, Ethel détestait aussi son âpreté au gain, et le style déplorable de ses annonces, en grandes lettres agressives:
VITE ! VITE ! VITE ! À SAISIR IMMÉDIATEMENT ! ON NE MARCHE PAS, ON COURT ! APPORTEZ VOTRE BROSSE À DENTS !
Maggie employait un langage plus subtil, du type « vous allez tomber amoureux », « l’élégance du patrimoine », « la maison où vos rêves prennent vie », « le nouveau chez-soi qui n’attend que vous ». (p.55/56)

Il n’y avait pas deux façons de considérer la même chose: Maggie était semblable à un carton de lait dont la date de péremption approchait dangereusement. (p.146)

Harry s’envola pour Milwaukee deux jours après les obsèques pour ne jamais revenir à Birmingham. Gardant le contact avec sa famille, l’agence apprit qu’il restait prostré dans sa chambre. Maggie savait ce qu’il ressentait. Il leur manquait à toutes cet inépuisable concentré d’énergie d’un mètre deux, cette fête ambulante qui les avait amusées, diverties, encouragées, dynamisées, consolées, parfois exaspérées aussi, mais qui, surtout, leur avait donné à chacune l’impression d’être unique. Hazel faisait partie de ces êtres improbables qui, sortant du ventre de leur mère, sont prêts à toucher terre et partir au galop. Ceux dont on n’est pas sûr de croiser un jour le chemin. (p.316)

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Et tu n’es pas revenu, Marceline Loridan-Ivens (et Judith Perrignon), Grasset

Et tu n'es pas revenu ©Avis culturel

J’ai reçu ce livre en cadeau alors qu’il venait de recevoir le Prix de l’Héroïne de Madame Figaro. Je n’en n’avais pas entendu parlé et je n’avais pas vraiment envie de lire ce que je pensais être un livre sur la guerre, mais j’étais dans le métro quand j’ai terminé mon précédent roman et, celui-ci étant dans mon sac et étant très court je me suis dit que je pouvais toujours y jeter un œil.

 

Ce que l’éditeur en dit :

J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille.

Marceline Loridan-Ivens, née en 1928, déportée à Auschwitz-Birkenau avec son père, a été actrice, scénariste, réalisatrice. On lui doit notamment La petite prairie aux bouleaux, avec Anouk Aimée (2003), de nombreux documentaires avec Joris Ivens, et Ma vie balagan (Robert Laffont, 2008).
Judith Perrignon est journaliste et romancière.

 

Ce qu’Elle en dit :

Le moins qu’on puisse dire c’est que Marceline Loridan-Ivens nous prouve qu’un texte court peut vous ébranler tout autant qu’un gros opus. Et tu n’es pas revenu est une sorte de lettre qu’elle adresse à son père avec qui elle a été déportée pendant la Seconde Guerre mondiale, elle (16 ans) à Birkenau, lui à Auschwitz. En 107 pages elle nous présente l’horreur des camps sans nous épargner nous, lecteur du XXIe siècle. Elle nous livre cette terrible vérité immonde des camps – mais aussi l’impossible retour à la vie normale et le fossé créé à jamais entre ceux qui sont revenus et ceux qui n’y sont jamais allés – avec une force et une lucidité bouleversante.

Après tout ce temps, toutes ces heures à l’école passées à nous raconter les atrocités qui s’y passaient, tous les livres et les films déjà réalisés à ce sujet, certains pourraient être blasés, lassés par cette partie de notre Histoire, mais je pense que ce type de livre remet les choses à leur place : oui on en parle, oui on en parle beaucoup, mais une fois le cours terminé, ou la télévision éteinte, on s’empresse d’oublier ce qu’on y a appris, sans doute parce qu’il est trop horrible d’accepter véritablement ce que les Hommes ont été capables de faire à leurs semblables. Mais comment peut-on vraiment oublier ce genre de choses ? :

Nous avions faim. Le massacre était en cours. J’avais même oublié le visage de Maman. (…) Dans la vie, la vraie, on oublie aussi, on laisse glisser, on trie, on se fie aux sentiments. Là-bas, c’est le contraire, on perd d’abord les repères d’amour et de sensibilité. On gèle de l’intérieur pour ne pas mourir, Là-bas, tu sais bien, comme l’esprit se contracte, comme le futur dure cinq minutes, comme on perd conscience de soi-même.

À tous ceux qui dans le hall consultaient les listes, ou sur les trottoirs brandissaient des pancartes et des photos à la recherche de leurs disparus, je répétais, « Tout le monde est mort ». S’ils insistaient, me montraient des photos d’une famille, je disais calmement : « Il y avait des enfants? Pas un enfant ne reviendra. » Je ne prenais pas de gants, je ne les ménageais pas, j’avais l’habitude de la mort. J’étais devenue dure comme ces anciens déportés qui nous virent arriver à Birkenau sans un mot de réconfort. Survivre vous rend insupportables les larmes des autres. On pourrait s’y noyer.

Je vais mettre quelques autres extraits après mais j’aurai pu corner toutes les pages tant le livre dans son entier est un coup de poing. Certes, pas du tout une lecture de vacances mais un témoignage unique, magnifiquement écrit par une grande dame.

107 pages pour ne pas oublier.

 

Extraits choisis :

Il y a ton nom sur le monument aux morts de Bollène. Il y a été inscrit bien longtemps après. C’est le maire qui l’a proposé, mais il voulait ne faire aucune distinction, que tu sois parmi les morts pour la France. (…) Tu n’es pourtant pas mort pour la France. La France t’a envoyé vers la mort. Tu t’étais trompé sur elle.
Pour le reste, tu avais vu juste. Je suis revenue. (p.67-68)

Pourquoi une fois revenue au monde, étais-je incapable de vivre? C’était comme une lumière aveuglante après des mois dans le noir, c’était violent, les gens voulaient que tout ressemble à un début, ils voulaient m’arracher à mes souvenirs, ils se croyaient logiques, en phase avec le temps qui passe, la roue qui tourne, mais ils étaient fous, pas que les juifs, tout le monde! La guerre terminée nous rongeait tous de l’intérieur.
J’aurai aimé te donner de bonnes nouvelles, te dire qu’après avoir basculé dans l’horreur, attendu vainement ton retour, nous nous sommes rétablis. Mais je ne peux pas. Sache que notre famille n’y a pas survécu. (p.72-73)

J’ai quatre-vingt-six ans et le double de ton âge quand tu es mort. Je suis une vieille dame aujourd’hui. Je n’ai pas peur de mourir, je ne panique pas. Je ne crois pas en Dieu, ni à quoi que ce soit après la mort. Je suis l’une des 160 qui vivent encore sur les 2500 qui sont revenus. Nous étions 76 500 juifs de France partis pour Auschwitz-Birkenau. Six millions et demi sont morts dans les camps. Je dîne une fois par mois avec des amis survivants, nous savons rire ensemble et même du camp à notre façon. Et je retrouve aussi Simone. Je l’ai vue prendre des petites cuillères dans les cafés et les restaurants, les glisser dans son sac, elle a été ministre, une femme importante en France, une grande figure, mais elle stocke encore les petites cuillères sans valeur pour ne pas avoir à laper la mauvaise soupe de Birkenau. S’ils savaient, tous autant qu’ils sont, la permanence du camp en nous. Nous l’avons tous dans la tête et ce jusqu’à la mort. (p.102-103)

1Q84

1Q84

Voici plusieurs années maintenant que la trilogie de l’auteur japonais le plus lu du moment est achevée. As de la discrétion, c’est pourtant avec fracas que sort chaque nouvel opus de l’auteur nippon. Toutefois, ce n’est que récemment que j’ai eu l’idée de me plonger dans cette univers et de chercher à comprendre enfin ce qui ce cache derrière ce code.

Et je dois dire que je ne regrette pas…

Ce qu’en dit le résumé:

« Entre l’an 1984 et le monde hypnotique de 1Q84, les ombres se reflètent et se confondent. Unies par un pacte secret, les existence de Tengo et d’Aomamé sont mystérieusement nouées au seuil de deux univers, de deux ères. Une odyssée initiatique qui embrasse fantastique, thriller et roman d’amour, composant l’oeuvre la plus magistrale de Murakami ». 

Ce que Lui en dit:

Je dois dire que j’avais un peu peur au début. La trilogie se compose de trois livres entre 500 et 650 pages, je pensais ne jamais arriver au bout. Et pourtant… Il faut dire que le style est assez simple. La sophistication est dans l’histoire et non dans le style. Attention, loin de moi l’idée de dire que Murakami n’écrit pas bien, au contraire, l’auteur a le talent de raconter, ou peut être narrer serait plus juste, son histoire de la façon la plus simple et la plus directe. Et heureusement car le scénario est assez complexe, voire alambiqué…

Tout commence avec une jeune femme, belle, classe et déterminée qui choisit de sortir de son taxi au milieu du périphérique. Elle doit absolument rejoindre un hôtel pour une mission importante: tuer un homme. Et oui, cette jeune fille n’est autre qu’une tueuse à gage « à la Dexter » puisque ses victimes ont toutes un point commun, celui d’avoir maltraité des femmes.

Au chapitre suivant, on rencontre Tengo, jeune professeur de mathématiques et également écrivain. Ce n’est qu’au fil de l’histoire que l’on comprend le lien particulier qui relie les personnages entre eux.

Plusieurs thèmes sont abordés dans cette trilogie.

Bien sûr, il y a nécessairement une histoire d’amour, une attraction constante entre nos deux héros bien que l’on mette du temps à établir les liens entre eux (et je garde ici tout le suspense).

Bien sûr, il y a des scènes d’actions: n’est pas tueuse à gage qui veut et on se surprend à stresser pour l’héroïne lors de ses missions.

Mais d’autres thèmes sont abordés.

Tout d’abord, l’auteur fait intervenir différentes sectes et communautés religieuses qui ont une forte influence sur la vie de nos héros. Il interroge le rapport de l’individu au collectif et montre à quel point les croyances peuvent amener des pratiques dangereuses. En intégrant un groupe défini, les croyants s’excluent consciemment ou non du reste de la société et l’auteur montre les conséquences sur ces vies qui sont marginalisées.

C’est d’ailleurs par ce biais que Murakami aborde la question de la filiation. En effet, les parents d’Aomamé étaient adeptes de l’une de ces sectes et ont cherché à entraîner leur fille avec eux. Le père de Tengo, en fin de vie, est quant à lui la figure-type que l’on se représente d’un japonais élevant sans cesse son niveau d’exigence pour son fils afin de l’amener à l’excellence. Tengo doit alors faire face à un mur alors qu’il tente de renouer le contact avec lui. Les rapports de filiation entre les héros et leurs parents sont donc plutôt conflictuels et contrastent avec les relations parentales que les héros développent dans le livre à l’égard d’autres personnages.

Enfin, il y a bien entendu les éléments fantastiques. Comme le mentionne le résumé, il y a en réalité deux monde séparés, le monde en 1984 et le monde surnommé par Aomamé 1Q84. Voilà qui complexifie déjà les retrouvailles… N’étant pas un adepte du genre, je dois dire que j’ai d’abord eu peur de cette dimension fantastique. Si je vous dis que des petits hommes sortent de la bouche d’une chèvre et se mettent à grandir instantanément (!), nous sommes d’accord que cela parait assez difficile à relier à notre histoire. Et pourtant, Murakami parvient à le faire et à rendre cet univers incroyable crédible. Il crée un nouveau monde, une copie conforme du notre qui a pourtant ses propres règles et dans lequel le fantastique est monnaie courante. On se laisse conter cette histoire et on finit par ne plus se poser de questions, comme si l’auteur était parvenu à créer une normalité parallèle.

En bref, une trilogie longue mais simple et rapide à lire. Du suspense, de l’action, de l’amour… Il n’y a nulle raison pour que vous passiez vous aussi à côté du phénomène Murakami.

Le Secret du mari, Liane Moriarty, Albin Michel

Le Secret du mari ©Avisculturel

Parfois il n’y a pas de contexte à la lecture d’un livre, on est juste passé devant un livre – dont on n’a pas encore entendu parlé et dont on ne connaît même pas l’auteur – dans une librairie, on s’est arrêté pour jeter un coup d’œil résumé, et bien qu’on ait déjà une tonne de livres qui attendent bien sagement à la maison qu’on vienne les découvrir, on se décide de repartir avec.

C’est ce qui s’est passé avec « Le Secret du mari ». Je suis passée devant et… pourquoi pas?!

 

Ce qu’en dit l’éditeur :

Tous les maris – et toutes les femmes – ont leurs secrets. Certains peuvent être dévastateurs.

Jamais Cécilia n’aurait dû trouver cette lettre dans le grenier. Sur l’enveloppe jaunie, quelques mots de la main de son mari : « À n’ouvrir qu’après ma mort. » Quelle décision prendre? Respecter le vœu de John-Paul, qui est bien vivant? Ou céder à la curiosité au risque de voir basculer sa vie?

Numéro 1 sur la liste des best-sellers du New York Times pendant près d’un an, vendu dans 35 pays, Le Secret du mari est un phénomène d’édition. Ce roman intense, pétillant, plein d’humanité allie suspense et émotion jusqu’à la dernière page. Un livre bouleversant qu’on oublie pas.

« Un Secret si formidable qu’on ne peut le garder pour soi. » USA Today

 

Ce que j’en dis moi :

Alors tout d’abord, rendons justice à Liane Moriarty : contrairement à ce qu’indique le résumé, son roman ne se concentre pas seulement autour du choix de Cécilia, même s’il a un impact sur les autres personnages, mais également sur le destins de deux autres femmes : Rachel et Tess.

Rachel est une femme d’un certain âge marquée à tout jamais par le meurtre non résolu de sa fille de 17 ans, Janie. Elle a depuis le drame délaissé son fils, Rob, qu’elle estime maintenant à la merci d’une belle-fille qu’elle déteste – mais vit une forte relation avec son petit fils Jacob. Mais un midi, Rob lui apprend que sa femme a trouvé un travail à New York et que toute la petite famille va donc partir à l’autre bout du monde (l’histoire se déroule en Australie). Le coup de grâce pour Rachel qui va se plonger encore davantage dans les souvenirs de son enfant perdu.
Le personnage de Rachel est extrêmement touchant, mais nous fait également parfois sourire – notamment avec la mauvaise foi évidente dont elle fait preuve à l’égard de sa belle-fille – « Si j’ai aimé les macarons que ta femme m’a offerts? Non trop sucrés pour moi » répond-elle a son fils alors qu’elle s’est enfilée la boîte en une soirée -, lui reprochant surtout, sans vraiment se l’avouer, d’être vivante et de vivre tout ce que sa propre fille ne vivra jamais. Car la vie de Rachel s’est arrêtée le jour où sa fille a été retrouvé morte et elle se repasse inlassablement dans la tête le film de cette journée, ce moment où elle devait aller chercher sa fille après les cours et les 7 minutes de retard qu’elle a eues et dont elle ne connaîtra jamais l’impact sur la mort de sa fille.

 

Tess, elle, une grande timide qui voit son monde s’effondrer lorsque son mari et sa cousine – qui est pour elle comme sa sœur, sa meilleure amie, son double – lui apprennent qu’ils sont tombés amoureux. Rien que ça ! Tess embarque alors son fils, Liam, et retourne chez sa mère dans la ville où vivent donc Rachel et Cécilia. L’occasion pour elle de faire le point sur sa vie, sur son couple, et également de retrouver un amour de jeunesse, Connor, devenu professeur de sport dans l’école où elle décide d’inscrire Liam.
Le personnage de Tess est, pour moi le moins touchant, bien que sa situation ne fasse pas rêver : trahie par les deux grands amours de sa vie, elle n’a rien vu venir et n’a plus rien à quoi se raccrocher. Mais elle reste quand même le personnage dont les problèmes sont les moins graves et qui finalement arrive à saisir les nouvelles opportunités qui s’offrent à elle, ce nouveau départ. Avec l’aide de Lucy, sa mère qui ne mâche pas ses mots, elle remonte peu à peu la pente et décide de porter un regard neuf sur la femme qu’elle est en tant qu’être humain et non en tant qu’épouse. Le personnage de Tess apporte beaucoup de questionnements sur la possibilité de longévité de l’amour, de comment le faire durer et de comment accepter son évolution après 10 ans de mariage : Tomber amoureuse. Sans problème. Il n’y a rien de plus facile. C’est à la portée de tous. Le vrai défi avec l’amour, c’est de le faire durer.

Et enfin j’ai gardé la meilleure – pour moi – pour la fin : Cécilia. La fameuse Cécilia, cette femme forte qui porte sa famille, s’investit dans la communauté, dans l’école, anime avec brio des réunions Tupperware (!) et aime son mari profondément. Mais – grâce à une narration à la fois en extérieur et dans sa tête – on voit ce qu’il y a derrière le masque, une femme tellement normale, qui cherche juste à faire du mieux qu’elle peut pour sa famille et ses proches et qui pour y arriver n’a pas trouvé d’autres solutions que de devenir une super organisatrice maniaque du contrôle. D’extérieur elle donne donc l’image d’une femme forte, une amazone dont les enfants et le mari ont intérêt à filer doux, mais on voit à l’intérieur tous ses doutes, sa fatigue, sa lassitude mais aussi et surtout son amour inconditionnel pour chacun des membres de sa famille. Et c’est Cécilia qui de toutes voit le plus ses certitudes éclater en morceaux.
Ce qui la rend si intéressante pour moi c’est qu’elle est la seule qui doit faire véritablement des choix – puisque Rachel a subit la mort de sa fille et que Tess a subit l’amour naissant entre son mari et sa cousine. Cécilia – du moins au début mais je ne veux pas en dire trop – doit choisir de savoir ou non : ouvrir cette lettre ou ne pas ouvrir cette lettre.
Elle n’est pas directement dans une situation de victime et mais tente de faire face en se posant les vraies questions et en tentant d’assumer ses choix, même si elle a conscience qu’ils sont moralement reprochables. On suit son cheminement pesant avec elle les pour et les contre de ses décisions, on a beau en trouver certaines immorales, on ne peut qu’être d’accord avec elle et se dire : « oui, j’ai beau dire que je ne ferais pas fait ça dans son cas, j’aurais en réalité certainement agit de la même façon qu’elle, pour le bien ma famille plutôt que pour ma propre bonne conscience. »

Durant tout le livre, on suit chacune de ces femmes, chapitre après chapitre, et leur destin vont inexorablement finir par se croiser, se lier jusqu’à une fin terrible où chacune consciemment ou non, aura sa part de responsabilité.

Et les hommes dans tout ça? Et bien justement si elles ne devaient pas toujours réparer leurs erreurs, elles n’en seraient pas là les pauvres!

Une histoire digne de Desperate Housewives, une histoire de femmes, parfois drôles parfois tristes mais toujours vraies, dont on franchit le seuil des maisons pour y découvrir que derrière les rideaux, leur vie n’est pas un long fleuve tranquille.

 

Extraits choisis :

(Petit texte avant le début du livre, un peu long mais j’ADORE)
Pauvre, pauvre Pandore. Zeus lui confie une mystérieuse jarre et l’envoie ici-bas pour épouser Épiméthée, un type passablement intelligent qu’elle n’a jamais vu de sa vie. Personne ne lui dit de ne pas ouvrir la jarre. Bien évidemment, elle l’ouvre. De toute façon, elle n’a rien d’autre à faire. Comment pouvait-elle savoir que les maux les plus vils s’en échapperaient pour tourmenter l’humanité à jamais, et que seul l’espoir y resterait enfermé? Une étiquette de mise en garde, c’était trop demander?
Ensuite, tout le monde y va de son petit commentaire :  » Ah, Pandore! N’as-tu donc aucune volonté? Petite fouineuse, on t’avait bien dit de ne pas l’ouvrir, cette boîte. Typiquement féminin , cette curiosité dévorante. Regarde ce que tu as fait. » Alors, primo, c’était une jarre, pas une boîte; et deuzio – combien de fois va-t-il falloir qu’elle le répète? -, personne ne lui avait dit de ne pas l’ouvrir!

Depuis quelques années, le mot « organisé » semblait définir Cécilia à la perfection. Sa notoriété – toute relative – se fondait entièrement sur sa capacité à tout organiser. Curieusement, ce qui lui avait d’abord valu commentaires et autres taquineries de sa famille et de ses amis était devenu une seconde nature, au point qu’à présent sa vie était incroyablement organisée. Si être mère de famille était un sport, Cécilia serait championne olympique. – p.25/26

« Comment les hommes en sont-ils venus à dominer le monde? » s’était-elle étonnée au téléphone avec sa sœur Bridget le matin même, à la suite d’un texto de John-Paul qui avait trouvé le moyen de perdre les clés de sa voiture de location à Chicago. (…)
« Ils sont balèezs en construction, avait répondu Bridget. Les ponts, les routes. Je veux dire, tu saurais construire une hutte, toi? Une hutte toute bête, en terre?
– Mais oui, sans problème.
– Pfff, tu en serais bien capable! Cela dit, les hommes ne dominent pas le monde. Je te rappelle que notre Premier ministre est une femme. Et toi! Tu régentes bien ton monde! Ta famille, l’école. Tu règnes même sur l’empire Tupperware! – p.30/31

Tomber amoureux. N’étaient-ils pas trop vieux pour s’exprimer ainsi? À vingt ans, on évoque ses sentiments avec tant de gravité! Amusant, non? Car au fond, tout cela n’est que… chimique! Hormonal! Une vue de l’esprit! Elle aurait pu tomber amoureuse de Connor. Sans problème. Il n’y a rien de plus facile. C’est à la portée de tous. Le vrai défi avec l’amour, c’est de le faire durer. – p.382

Will, lui, détestait la country.
Elle comprenait pourquoi elle avait adoré faire l’amour avec Connor : fondamentalement, ils étaient étrangers l’un à l’autre. Il était « autre ». De ce fait, leurs corps, leurs personnalités, leurs émotions, tout prenait un relief particulier, sans équivoque. Aussi étrange que cela puisse paraître, plus on connaît quelqu’un, plus ses contours deviennent flous, comme si le temps passé ensemble effaçait ce qui le distingue de vous. N’était-il pas plus excitant de se demander si l’autre aimait ou pas la country que de le savoir? – p.398

Entre mes mains le bonheur se faufile, Agnès Martin-Lugand, Michel Lafon

entre mes mains

Pendant longtemps « Les gens heureux lisent et boivent du café » m’avait fait de l’œil dans les librairies mais, manque de temps, beaucoup de lectures en retard, je n’avais jamais franchi le pas jusqu’à l’année dernière. J’ai fini par l’acheter avant de monter dans le train dans un Relay Gare et je l’ai englouti très rapidement. J’ai trouvé ce texte beau, vrai, et il m’a extrêmement touché. Ainsi j’ai sauté sur « Entre mes mains le bonheur se faufile », persuader que ça allait faire mouche de nouveau.

Et bien en fait… non.

 

Ce que l’éditeur en dit:

Depuis l’enfance, Iris a une passion pour la couture. Dessiner des modèles, leur donner vie par la magie du fil et de l’aiguille, voilà ce qui la rend heureuse. Mais ses parents n’ont toujours vu dans ses ambitions qu’un caprice : les chiffons, ce n’est pas « convenable ». Et Iris, la mort dans l’âme, s’est résignée.

Aujourd’hui, la jeune femme étouffe dans son carcan de province, son mari la délaisse, sa vie semble s’être arrêtée. Mais une révélation va pousser Iris à reprendre en main son destin. Dans le tourbillon de Paris, elle va courir le risque de s’ouvrir au monde et faire la rencontre de Marthe, égérie et mentor, troublante et autoritaire.

Portrait d’une femme en quête de son identité, ce roman nous entraîne dans une aventure diabolique dont, comme son héroïne, le lecteur a du mal à se libérer.

 

Ce que j’en dis, moi :

Mais quelle déception!… Après « Les gens… » je m’attendais à tellement mieux! Du moins à une lecture un peu plus profonde que ça!

Plusieurs choses m’avaient poussé à lire ce livre : envie donc de suivre l’auteur, mais également parce qu’une de mes sœurs le lisait je trouvais sympathique de partager une lecture (mais en fait j’ai traîné et je l’ai lu beaucoup plus tard qu’elle), ma récente machine à coudre je me disais que j’allais être dans le thème, et une phase de questionnement quant à mon travail qui semblait coïncider pas mal avec le personnage principal.

C’était donc presque gagné avant même de commencer! C’est pour ça que je me suis accrochée malgré une drôle d’impression dès les premières pages. Déjà tout commence vite et avec des gros sabots. Dès les 30 premières pages, on comprend de manière très peu subtile que le mariage d’Iris bat de l’aile, et on assiste à un repas de famille où les frères d’Iris, pour un prétexte assez léger – les belles sœurs d’Iris la complimentent sur sa robe faite main – reviennent sur un événement du passé jusqu’alors inconnu par la principale intéressée : avant qu’elle ne parte faire des études pour travailler dans une banque selon le choix de ses parents, Iris avait passé des concours pour entrer dans une école de couture et avait été prise. Mais ses parents estimant le domaine trop précaire avaient subtilisé sa lettre d’inscription, la condamnant ainsi à un triste avenir dans une banque. Aucune nuance chez ces parents stéréotypes des briseurs de rêves, mais on s’en fiche puisque, ayant servis à lancer l’histoire, on ne les revoie plus jamais, hasta la vista bye bye!

Mais bon, passons sur les grosses ficelles, quand elle arrive sur Paris je me suis dit : chouette, allez, c’est partie pour la couture! Je m’attendais à lire l’épanouissement par la créativité, la recherche de son identité par le travail et, au final, la découverte d’un don qui efface tous les doutes sur le choix à prendre quant au futur. Mais en fait, niet. En un chapitre elle est repérée par la responsable- Marthe – et prise sous son aile. La couture n’en n’est réduite qu’à un simple décors, un prétexte pour… l’histoire d’amour impossible entre Iris et Gabriel, le protégé de Marthe, incorrigible coureur de jupons mais qui bien sûr, ne va pas rester insensible au charme de la timide Iris, femme fatale qui s’ignore.

Allez, je l’ose: une histoire cousue de fil blanc! On assiste pendant plus de 300 pages au flirt d’Iris et Gabriel, Iris prise entre son cœur et la raison qui la pousse vers son mari – heureusement tout est fait pour rendre ce dernier complètement antipathique, le lecteur n’a pas de doute du côté de qui il doit se placer: vas-y Gabriel encore 200 pages de gnangnantise et tu vas pécho ! Marthe aurait pu être intéressante mais elle est justement la caricature de la mentor étrange et perverse qui cache un lourd secret.

Bref, je me rends bien compte que je ne suis pas tendre avec ce livre mais ma déception est à la hauteur de l’émotion que j’ai ressenti en lisant « Les gens heureux ». Après, évidemment ça se lit bien, les personnages finissent par être attachants et la fin est assez bien faîte, un peu facile, mais bien moins lisse que le reste de l’histoire et lui donne un relief plus intéressant. Mais bon, pour moi, ça n’a pas suffit.

J’ai vu que la suite des « Gens heureux » venait de paraître mais pour le moment, je boude Agnès Martin-Lugand. A voir donc, mais je le lirais très certainement quand il sera en poche.

 

Extrait choisi:

Sur le plan professionnel, mon rêve éveillé se poursuivait. La couture et la création remplissaient ma vie, je n’avais jamais été aussi heureuse. Mon carnet de commandes était toujours plein. Philippe avait sauté sur l’occasion et décrété que les filles seraient mes petites main en période de rush. Je commençais à gagner très correctement ma vie. Grâce à Marthe, je côtoyais des femmes de plus en plus exigeantes, et ma créativité n’en était que plus stimulée. Le milieu de mon mentor était confidentiel, un vrai cercle réservé aux initiés. Je compris très vite qu’elle ne m’entraînerait jamais à la Fashion Week ; les paillettes et les strass la révulsaient. Elle ne parlait de moi qu’à sa garde rapprochée, et faisait le tri parmi des clientes potentielles, « il faut montrer patte blanche pour obtenir un rendez-vous avec la protégée de Marthe », me précisa une femme qui venait de décrocher son ticket d’entrée à l’atelier. Moi qui me croyais trouillarde, je prenais chaque ouvrage comme un défi, une compétition qu’il était impératif que je remporte. p.155

L’amour au temps du choléra, Gabriel Garcia Marquez, Le Livre de Poche

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Publié en 1985, L’amour au temps du choléra a refait surface récemment en tête de rayon de nos librairies suite au décès de son auteur Gabriel Garcia Marquez. Ce dernier avait obtenu en 1982 le prix Nobel de littérature (rien que cela !) et est l’un des auteurs hispaniques les plus lus dans le monde. Alors, est-ce que ce livre vaut vraiment la peine d’être lu ?

 

CE QUE L’EDITEUR EN DIT

A la fin du XIXe siècle, dans une petite ville des Caraïbes, un jeune télégraphiste pauvre et une ravissante écolière jurent de se marier et de vivre un amour éternel. Durant trois ans ils vivent l’un pour l’autre, mais Fermina épouse Juvénal d’Urbino, un brillant médecin. Alors, Florentino, l’amoureux trahi, se mue en séducteur impénitent et s’efforce de se faire un nom et une fortune pour mériter celle qu’il ne cessera d’aimer, en secret, cinquante années durant. 

L’auteur de Cent ans de solitude et de Chronique d’une mort annoncée, prix Nobel 1982, donne libre cours à son génie de conteur, à la richesse de son imagination et à l’enchantement baroque de son écriture. 

 

CE QUE LUI EN DIT

L’amour, encore l’amour, toujours l’amour. Source inépuisable pour les écrivains n’est-ce pas ? Sujet risqué pouvant transformer votre œuvre en roman d’adolescente ou soupe mièvre pour vieille dame mais qui peut également en faire un chef-d’œuvre si tout est bien dosé. Et en terme de dosage, disons que Gabriel Garcia Marquez est un maître. N’est pas prix Nobel qui veut !

Tout comme dans son roman Cent ans de solitude,  Gabriel Garcia Marquez ne cherche pas uniquement à raconter une histoire. C’est avant tout un conteur qui pose une ambiance et grâce à des descriptions savamment orchestrées, qui parvient à nous transporter dans son univers. Impossible quand la chance vous a été donnée d’aller dans une île des Caraïbes de ne pas retrouver l’atmosphère des patios intérieurs où la végétation lutte contre les façades et où le soleil à son midi brûle l’inconscient qui s’y aventure.

La force de l’auteur est qu’il parvient à captiver le lecteur sans histoire. Certains amis me disaient quand je lisais ce livre que j’avais du courage car « il ne se passe rien dans ce bouquin ». C’est faux :

  • D’une part, l’auteur parvient à saisir toutes les évolutions dans le monde de ses personnages et c’est une leçon d’histoire des sciences, des techniques, des communications, des mentalités et des comportements que Gabriel Garcia Marquez offre à ses lecteurs. Dépassant l’idée que tout ce monde caribéen serait figé dans un âge d’or de la période coloniale, il parvient à montrer l’adaptation d’une population face à de nouveaux modes de vie et de nouvelles technologies.
  • D’autre part, l’auteur parle d’amour et ce sont certaines des plus belles pages de la littérature à ce sujet qui sont contenues dans ce livre. Gabriel Garcia Marquez dispose d’un nuancier complet allant de la passion irraisonnée à l’amour plus tendre et réfléchi des personnes âgées qui commencent à dresser le bilan de leur vie. En parlant d’amour, l’auteur évoque l’enivrement, la crainte, la trahison, l’espoir, le manque, le quotidien, le passage des années et construit une palette des émotions aux différents âges de la vie.

En bref, L’amour au temps du choléra n’est pas qu’un livre sur les amours possibles et impossibles de deux jeunes caribéens au XIXe siècle. C’est avant tout un livre qui nous permet de prendre de la hauteur par rapport aux sentiments et qui nous en apprend beaucoup sur l’homme, ses sensations, ses doutes, son rapport à la société et à ses bouleversements. Et il fallait bien un prix Nobel pour parvenir à condenser ces vies entières en moins de 450 pages….

Extrait bonus !

« Elle but tant d’anis qu’ils durent l’aider à monter l’escalier et fut prise d’un tel fou rire que tout le monde s’inquiéta. Lorsqu’elle parvint à le dominer, dans la douceur parfumée de la cabine, ils firent l’amour, sages et tranquilles tels deux petits vieux flétris, et ce souvenir devait rester dans leur mémoire comme le meilleur de ce fantastique voyage. Il ne se prenaient pas pour de jeunes fiancés, à l’inverse de ce que croyait le capitaine et Zenaida, et moins encore pour des amants tardifs. C’était comme s’ils avaient contourné le difficile calvaire de la vie conjugale pour aller tout droit au cœur même de l’amour. Ils vivaient en silence comme deux vieux époux échaudés par la vie, au-delà des pièges de la passion, au-delà des mensonges barbares du rêve et des mirages de la déception : au-delà de l’amour. Car ils avaient vécu ensemble assez de temps pour comprendre que l’amour est l’amour, en tout temps et en tout lieu, et qu’il est d’autant plus intense qu’il s’approche de la mort ».