J. Courtney Sullivan, Les Débutantes, Le Livre de Poche

Ça faisait un moment que j’avais repéré ce livre : des histoires de femmes, d’amitiés, et de féminisme, j’étais sûre que ça allait me plaire ! À l’occasion d’une petite virée chez Gibert Joseph, j’ai franchi le cap et je suis repartie avec un exemplaire, prise d’une grande impatience de découvrir ces quatre filles…

 

Ce que l’éditeur en dit : 

« Bree, Celia, April et Sally avaient quitté leurs chambres de bonne et emménagé à l’étage principal. Elles laissaient leurs portes ouvertes pendant la journée et criaient simplement pour se parler. Elles se vautraient sur les divans du salon après le repas du soir, se racontant des ragots et se lisant à voix haute des passages du New Yorker et de Vogue. »

Elles se sont connues et aimées à l’université de Smith, haut lieu de la culture féministe. Le temps, le mariage, la vie d’adulte les ont séparées, jusqu’à la disparition de l’une d’entre elles.
Face aux déceptions de l’existence, rien n’est plus précieux que les souvenirs et les amies des années de fac. Bree, Celia, April et Sally vont s’en rendre compte.

Si Les Débutantes est d’abord un hymne à l’amitié, c’est également une réflexion passionnante sur l’indépendance des femmes dans notre société. Une réussite. – Version Femina.

 

Ce qu’Elle en dit :

J’ai beaucoup aimé cette lecture, autant dans le fond que dans la forme si je puis dire. Les chapitres alternent la voix – et donc la vie – des quatre filles, avec pour chacune un ton et un rythme différent, ce qui empêche la lassitude que l’on peut parfois ressentir en suivant pendant 500 pages le même personnage (surtout s’il ou si elle nous sort par les yeux). Là vous êtes sûr de vous attacher au moins à l’une des héroïnes et de ne pas voir les pages passer !

Mais surtout ce livre m’a profondément touché car il aborde une étape de la vie que je suis précisément en train de vivre, c’est à dire ses rêves de jeunesse et les amitiés qui vont avec à l’épreuve de l’évolution de chacun et du poids insoupçonné que la « vraie vie » fait peser sur nos choix à la sortie de la scolarité.

Malgré une configuration très « à l’Américaine » (avec un campus comme on n’en connaît pas – ou peu – en France), on peut facilement se projeter dans la tête et la vie de ces quatre jeunes filles si attachantes. Le hasard les fait se rencontrer à une période de leur vie où elles commencent à s’émanciper du modèle parental et à se forger leur propre personnalité. Les liens amicaux qui se forgent avec les autres à cette période de notre vie sont, je trouve, particulièrement à part et souvent empreints d’une force qu’on a parfois du mal à retrouver. Comme Bree, Celia, April et Sally , c’est une période où on n’a pas ou peu d’obligations et de responsabilités. On a surtout à l’idée que tout est construire, qu’on peut prendre le chemin que l’on veut, qu’on peut devenir la personne que l’on souhaite devenir. Mais que se passe-t-il – une fois hors des murs sécurisants des écoles et face à la réalité de la vie – quand on doit changer ses plans, et même changer tout court?

Ce livre aborde ce point avec beaucoup de justesse : ces quatre filles se trouvent, se découvrent, à une période où elles sont en « construction », puis elles grandissent, changent, prennent des voies qui les éloignent géographiquement mais aussi dans l’essence même de leur personnalité. Parfois par choix, parfois parce que la vie ne leur laisse pas d’autres possibilités. Mais leurs amies d’école restent le reflet de celles qu’elles étaient à l’âge où elles avaient encore des rêves, ou des certitudes quant à ce qu’elles voulaient accomplir dans leur vie. Elles deviennent les unes pour les autres les instantanés des filles qu’elles étaient mais qu’elles ne sont plus, des instantanés qu’elles veulent préserver précieusement mais qui les confrontent parfois douloureusement à la différence entre ce qu’elles voulaient devenir et accomplir et leur « vraie vie » actuelle.

Une très belle lecture sur l’amitié à l’épreuve du temps, sur les rêves de jeunesse à l’épreuve de la vie, et sur la place des femmes à l’épreuve de la société américaine du XXe siècle.

 

Extraits choisis :

Et peut-être que c’était un peu idiot de croire qu’elle était toujours une priorité pour Sally, comme cela avait été le cas à Smith, quand il n’y avait presque rien qui pouvait détourner leur attention. À l’époque, elles disposaient de quantités de temps suffisantes pour pouvoir stocker dans leur mémoire les habitudes quotidiennes, les chansons préférées des unes et des autres. C’était un peu comme être amoureuse, mais avec en moins le poids d’avoir à choisir un seul cœur auquel se rattacher et la crainte de le perdre. (…) Peut-être que c’était impossible de reproduire ce genre de proximité dans la vraie vie. (p.91)

Depuis qu’elles étaient diplômées, l’indifférence dont les filles faisaient preuve à l’égard de tout ce qui ne touchait pas leurs vies sentimentales la dégoûtait. (…) Tout autour de la planète, des femmes étaient tourmentées, pourtant, si vous preniez la notion de sexisme au sérieux, vous passiez pour une raseuse, une idiote, voire une casse-couilles. Comment est-ce qu’on pouvait rester là à se la fermer? Pourquoi est-ce que tant de femmes ne faisaient rien? (p.154)

Ici, cela n’avait plus d’importance qu’elle soit sortie parmi le groupe des 3% en tête de sa promo en école de droit, ni qu’elle ait les moyens de se payer un appartement dans le beau San Francisco avec chambre d’amis, pas plus qu’elle ait très probablement foutu en l’air sa carrière en l’espace des trois dernières semaines. Ici, on l’adorerait toujours pour avoir construit un village en carton pour ses figurines She-Ra, pour s’être souvent levée de bonne heure afin de préparer un bol de céréales à son père avant le travail, et pour avoir convaincu ses frères de se laisser mettre du vernis à ongles sur les doigts de pied. Quand elle revint vivre chez ses parents, elle redevint instantanément cette version rajeunie et plus nature d’elle-même. (p.419-420)

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Une terre si froide, Adrian McKinty, Le Livre de Poche

 

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Je ne suis pas trop polar normalement mais, attirée par la petite vignette signalant que ce livre faisait partie de la sélection 2014 du Prix des Lecteurs du Livre de Poche, je me suis dis que ça valait le coup de partir pour l’Irlande du Nord…

 

Ce qu’en dit l’éditeur:

1981, Irlande du Nord. Bobby Sands vient de mourir. Le pays est sous haute tension, Belfast à feu et à sang. A Carrickfergus, deux homosexuels sont tués, main gauche arrachée. La piste d’un serial killer semble évidente. Mais le sergent Duffy sait que les apparences sont souvent trompeuses, lui qui incarne un paradoxe en Ulster: il est flic et catholique.

McKinty réussit le pari de faire vivre la violence de la guerre civile en même temps qu’il nous entraîne au coeur d’une enquête palpitante, maniée avec l’humour noir si cher aux Irlandais.

 

Ce que j’en dis, moi:

Ce livre a vraiment été pour moi une excellente découverte. Tout d’abord il m’a réconcilié avec les polars que, depuis ma lecture des Millenium je trouvais bien souvent fades et sans profondeur, se bornant au schéma: crime-enquête-résolution

Dans Une terre si froide ce n’est pas tant la résolution des meurtres qui est intéressante mais plutôt l’univers dans lequel évolue le sergent Duffy qui fait, à mon sens tout l’intérêt du livre. Moi qui ne connaissais pas grand chose des conflits religieux en Irlande du Nord – comme tout le monde je situais rapidement la chose en fredonnant Sunday, bloody sunday – ce livre m’a permis de me rendre compte de l’importance de cette guerre civile, la complexité des liens entre protestants et catholiques, la place du gouvernement anglais dans la politique irlandaise, la figure de Marguaret Tatcher…
Duffy évolue dans une ville ou les grèves des travailleurs sont constantes, privant les habitants d’électricité ou de nourriture, où les hélicoptères de la police volent en permanence au dessus des zones de combats, où les bâtiments sont incendiés, où certains quartiers sont trop dangereux pour les policiers accusés de collaboration avec l’Angleterre… J’ai également découvert l’importance les grèves de la faim qui avaient eu lieu dans les prisons, orchestrées par les détenus politiques pour obtenir un traitement particulier. Ces grèves de la faim menèrent certains participants à la mort, qui furent alors érigés en martyrs et utilisés par les deux camps pour déclencher de nouvelles émeutes.
Enfin, le fait que les deux victimes soient homosexuelles permet aussi d’en apprendre plus sur la condition générale des homosexuels à cette époque où les relations entre gens de même sexe étaient considérées comme un crime et punies unanimement (et violemment), tant par les catholiques que par les protestants.

Bref, moi qui aime beaucoup l’histoire j’ai été vraiment très intéressée par le contexte historique. Maintenant pour l’enquête en elle-même rien à redire, cela fonctionne, on est pris dans l’action et la tension qui monte au fur et à mesure de la lecture et que la vie de Duffy est mise en danger. La résolution est complexe sans être improbable. Niveau fin, sans être totalement surprise, je n’avais pas tout vu venir, loin de là et, pour moi, McKinty a donc parfaitement réussit son coup! A noter également l’importance de la musique tout au long du livre qui pourrait constituer une bande originale de livre : le classique en raison de l’intrigue (Puccini, La Bohème) mais aussi, Bowie, Led Zeppelin, The Rolling Stones…

Un livre donc intelligent, qui nous fait apprendre beaucoup sur l’Irlande du Nord, dans ses conflits intérieurs mais également dans ses rapports avec ses voisins européens, et avec une enquête qui fonctionne très bien. Mais ce qui rend surtout la lecture vraiment très agréable est le personnage principal du sergent Duffy, un catholique qui boit trop, fume trop et ne sait plus où se situe sa sexualité, mais qui ne se départit jamais d’un cynisme absolument délicieux – exemple:

Un homme, qui parcourt les rues avec un porte-voix, annonçant le prochain retour du Messie.
– Mon fils, es-tu prêt pour le retour du Christ?
– Je serai prêt dans à peu près vingt minutes. (p.425)

Le récit étant à la première personne, la place du narrateur est essentielle et la personnalité de Duffy contribue donc beaucoup à donner envie de tourner la page. A noter un petit côté Bruce Willis dans Piège de Cristal (ou en fait, dans n’importe lequel de ses rôles…) qui surprendra et ou agacera peut être certains mais qui ne m’a pas dérangé, bien au contraire (c’est le syndrome : Duffy, mon héros).

Ce livre est le premier d’une trilogie – dont une fin que l’on peut catégorisée « d’ouverte » bien que l’intrigue en elle-même soit résolue ce qui fait que le livre peut être lu indépendamment – et j’ai hâte de suivre les nouvelles aventures du sergent!

 

Extraits choisis:

Encore du grabuge à Belfast. Les fumigènes au nitrate de potassium traversent la nuit tombante. Un hélico Gazelle vole au ras de l’eau dans la baie. Des gamins passent devant le poste en s’échangeant les meilleures techniques pour balancer un cocktail Molotov par-dessus l’enceinte. Quel cauchemar, Seigneur.
Une ville martyrisée par sa propre guerre éclair.
Une ville qui empoisonne ses propres puits, sème du sel sur ses champs, creuse sa propre tombe. (p.75)

Tu es par ici aussi, n’est-ce pas, ami? Tu ne dors pas, et tu te poses des questions à mon sujet? Est-ce que les flics ont eu ton message? Savent-ils ce qui se prépare?
Nous savons.
Moi, je sais. (p.81)

Il pleut sur Larne.
Il pleut toujours sur Larne.
Ensuite je prends le train. Descends à Barn Halt où je récite un rapide Ave pour Lucy. Achète un pack de bières et un fish and chips à emporter, que je mange en remontant Victoria Road, sous la pluie. Dans Coronation Road, peu de voitures et seulement deux gosses qui jouent au foot. Un homme, qui parcourt les rues avec un porte-voix, annonçant le prochain retour du Messie.
– Mon fils, es-tu prêt pour le retour du Christ?
– Je serai prêt dans à peu près vingt minutes. (p.425)