Guido Piccoli et Giuseppe Palumbo, « Escobar, El Patron », Dargaud, 2016

 

Comme j’ai la chance d’avoir de bons pères et mères Noël dans mon entourage, j’ai trouvé sous le sapin une nouvelle bande dessinée que je ne connaissais pas jusqu’alors, à savoir Escobar, el patron. L’occasion pour moi de découvrir des dessinateurs et un pan de l’histoire plutôt récente de l’Amérique latine qui m’était alors peu connu.

Ce que l’éditeur en dit: 

Pour éviter une extradition vers les Etats-Unis en 1991, Pablo Escobar, encore très puissant, se livre à la justice colombienne et s’installe à la Cathédrale, prison dorée et dernier QG du plus grand narco-trafiquant et criminel de tous les temps. La fin du règne est annoncée, la Colombie et les USA organisent sa chute. Comment y parviendront-ils?

Ce que Lui en dit: 

Avant toute chose, je dois confesser mon ignorance totale sur la personne de Pablo Escobar. Je n’avais pas vu la série, les films ou lu de livres à son sujet. Je résumais le sujet à un trafiquant de drogue ultra-puissant qui achetait le silence de la population avec des liasses de billet.

Les auteurs n’ont pas souhaité faire une biographie d’Escobar. Leur focale s’est centrée sur une moment très particulier qu’il convient de préciser. En 1991, Pablo Escobar accepte sous certaines conditions de se rendre à la justice de son pays. Dans les clauses négociées, on note deux particularités: l’impossibilité d’être extradé vers les Etats-Unis (il y avait une section spéciale dans l’ambassade américaine de Colombie uniquement réservée à ce point) et la mise en place de « conditions spéciales » de détention. Et qui dit Pablo Escobar dit des conditions vraiment très spéciales de détention. N’y voyez pas des uniformes orange fluo avec des fers aux pieds et aux mains, n’imaginez pas des travaux d’intérêts généraux sous le soleil brûlant, ne craignez même pas d’humer les plats insipides de la cantine. Bien loin d’Alcatraz, de Guantanamo ou d’Oz, la prison de Pablo Escobar n’est en réalité qu’un QG depuis lequel le détenu a toute latitude pour continuer à gérer sereinement ses affaires et mener une vie hors du commun. Fêtes, orgies, mobilier luxueux, tournois de football (avec les joueurs de l’équipe nationale tout de même) et même assassinat d’adversaires y ont lieu. Et quand M. Escobar souhaite aller voir une finale de football, aucun problème… Il lui suffit de prendre sa voiture et de se faire une virée en ville en n’oubliant pas de saluer la foule. En bref, le chef, c’est lui!

Cette bande dessinée est très bien réalisée. Les dessins sont très plaisants et le scénario bien construit. C’est la fuite en avant d’un homme qui est racontée par ses excès et ses débauches. Cet homme qui est de plus en plus seul, au fur et à mesure que les alliances se font, se défont et que les règlements de compte s’opèrent. Le rôle des pouvoirs politiques nationaux et extérieurs (notamment celui des Etats-Unis) y est bien présenté. En bref, on passe un bon moment en apprenant plein de choses.

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J. Courtney Sullivan, Les Débutantes, Le Livre de Poche

Ça faisait un moment que j’avais repéré ce livre : des histoires de femmes, d’amitiés, et de féminisme, j’étais sûre que ça allait me plaire ! À l’occasion d’une petite virée chez Gibert Joseph, j’ai franchi le cap et je suis repartie avec un exemplaire, prise d’une grande impatience de découvrir ces quatre filles…

 

Ce que l’éditeur en dit : 

« Bree, Celia, April et Sally avaient quitté leurs chambres de bonne et emménagé à l’étage principal. Elles laissaient leurs portes ouvertes pendant la journée et criaient simplement pour se parler. Elles se vautraient sur les divans du salon après le repas du soir, se racontant des ragots et se lisant à voix haute des passages du New Yorker et de Vogue. »

Elles se sont connues et aimées à l’université de Smith, haut lieu de la culture féministe. Le temps, le mariage, la vie d’adulte les ont séparées, jusqu’à la disparition de l’une d’entre elles.
Face aux déceptions de l’existence, rien n’est plus précieux que les souvenirs et les amies des années de fac. Bree, Celia, April et Sally vont s’en rendre compte.

Si Les Débutantes est d’abord un hymne à l’amitié, c’est également une réflexion passionnante sur l’indépendance des femmes dans notre société. Une réussite. – Version Femina.

 

Ce qu’Elle en dit :

J’ai beaucoup aimé cette lecture, autant dans le fond que dans la forme si je puis dire. Les chapitres alternent la voix – et donc la vie – des quatre filles, avec pour chacune un ton et un rythme différent, ce qui empêche la lassitude que l’on peut parfois ressentir en suivant pendant 500 pages le même personnage (surtout s’il ou si elle nous sort par les yeux). Là vous êtes sûr de vous attacher au moins à l’une des héroïnes et de ne pas voir les pages passer !

Mais surtout ce livre m’a profondément touché car il aborde une étape de la vie que je suis précisément en train de vivre, c’est à dire ses rêves de jeunesse et les amitiés qui vont avec à l’épreuve de l’évolution de chacun et du poids insoupçonné que la « vraie vie » fait peser sur nos choix à la sortie de la scolarité.

Malgré une configuration très « à l’Américaine » (avec un campus comme on n’en connaît pas – ou peu – en France), on peut facilement se projeter dans la tête et la vie de ces quatre jeunes filles si attachantes. Le hasard les fait se rencontrer à une période de leur vie où elles commencent à s’émanciper du modèle parental et à se forger leur propre personnalité. Les liens amicaux qui se forgent avec les autres à cette période de notre vie sont, je trouve, particulièrement à part et souvent empreints d’une force qu’on a parfois du mal à retrouver. Comme Bree, Celia, April et Sally , c’est une période où on n’a pas ou peu d’obligations et de responsabilités. On a surtout à l’idée que tout est construire, qu’on peut prendre le chemin que l’on veut, qu’on peut devenir la personne que l’on souhaite devenir. Mais que se passe-t-il – une fois hors des murs sécurisants des écoles et face à la réalité de la vie – quand on doit changer ses plans, et même changer tout court?

Ce livre aborde ce point avec beaucoup de justesse : ces quatre filles se trouvent, se découvrent, à une période où elles sont en « construction », puis elles grandissent, changent, prennent des voies qui les éloignent géographiquement mais aussi dans l’essence même de leur personnalité. Parfois par choix, parfois parce que la vie ne leur laisse pas d’autres possibilités. Mais leurs amies d’école restent le reflet de celles qu’elles étaient à l’âge où elles avaient encore des rêves, ou des certitudes quant à ce qu’elles voulaient accomplir dans leur vie. Elles deviennent les unes pour les autres les instantanés des filles qu’elles étaient mais qu’elles ne sont plus, des instantanés qu’elles veulent préserver précieusement mais qui les confrontent parfois douloureusement à la différence entre ce qu’elles voulaient devenir et accomplir et leur « vraie vie » actuelle.

Une très belle lecture sur l’amitié à l’épreuve du temps, sur les rêves de jeunesse à l’épreuve de la vie, et sur la place des femmes à l’épreuve de la société américaine du XXe siècle.

 

Extraits choisis :

Et peut-être que c’était un peu idiot de croire qu’elle était toujours une priorité pour Sally, comme cela avait été le cas à Smith, quand il n’y avait presque rien qui pouvait détourner leur attention. À l’époque, elles disposaient de quantités de temps suffisantes pour pouvoir stocker dans leur mémoire les habitudes quotidiennes, les chansons préférées des unes et des autres. C’était un peu comme être amoureuse, mais avec en moins le poids d’avoir à choisir un seul cœur auquel se rattacher et la crainte de le perdre. (…) Peut-être que c’était impossible de reproduire ce genre de proximité dans la vraie vie. (p.91)

Depuis qu’elles étaient diplômées, l’indifférence dont les filles faisaient preuve à l’égard de tout ce qui ne touchait pas leurs vies sentimentales la dégoûtait. (…) Tout autour de la planète, des femmes étaient tourmentées, pourtant, si vous preniez la notion de sexisme au sérieux, vous passiez pour une raseuse, une idiote, voire une casse-couilles. Comment est-ce qu’on pouvait rester là à se la fermer? Pourquoi est-ce que tant de femmes ne faisaient rien? (p.154)

Ici, cela n’avait plus d’importance qu’elle soit sortie parmi le groupe des 3% en tête de sa promo en école de droit, ni qu’elle ait les moyens de se payer un appartement dans le beau San Francisco avec chambre d’amis, pas plus qu’elle ait très probablement foutu en l’air sa carrière en l’espace des trois dernières semaines. Ici, on l’adorerait toujours pour avoir construit un village en carton pour ses figurines She-Ra, pour s’être souvent levée de bonne heure afin de préparer un bol de céréales à son père avant le travail, et pour avoir convaincu ses frères de se laisser mettre du vernis à ongles sur les doigts de pied. Quand elle revint vivre chez ses parents, elle redevint instantanément cette version rajeunie et plus nature d’elle-même. (p.419-420)