JK Rowling, J. Tiffany & J. Thorne, Harry Potter et l’Enfant Maudit (Parties Un et Deux), Gallimard

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AVIS CERTIFIÉ NO-SPOILER

Dire que j’aime Harry Potter serait un doux pléonasme qui ferait sourire tous ceux qui me connaissent bien.  Même si le mot ne me plaît pas trop, je pense pouvoir dire sans trop m’avancer que je suis une vraie fan de l’univers que JK Rowling a construit tout au long de cette aventure qui, comme beaucoup, m’a accompagné pendant toute mon adolescence et aura toujours une place à part dans ma bibliothèque (puisque je collectionne le premier tome dans toutes les langues) et dans mon cœur.

Quand j’ai entendu parler de cette pièce de théâtre pour la première fois et de l’édition qui en découlerait, je n’ai pourtant pas sauté au plafond, ni de joie en me disant que l’aventure continuait, ni en criant au scandale devant cet ersatz de suite « même pas écrite par Rowling ». J’ai pris du recul sur tout ce qu’il s’en disait, attendant de me faire ma propre opinion. Pour moi, la saga Harry Potter est terminée, c’est un cercle clos qui ne nécessite pas de suite, mais des bonus comme ça, pourquoi pas? Pourquoi cracher dans la soupe comme on dit chez moi?

C’est donc sans attente particulière, en étant presque déçue de ne pas être plus fébrile, que je me suis mise à la lecture de cette fameuse pièce de théâtre, et voilà ici ce que j’en ai pensé.

 

Ce qu’en dit l’éditeur :

Être Harry Potter n’a jamais été facile et ne l’est pas davantage depuis qu’il travaille au cœur des secrets du ministère de la Magie. Marié et père de trois enfants, Harry se débat avec un passé qui refuse de le laisser en paix, tandis que son fils Albus affronte le poids d’un héritage familial dont il n’a jamais voulu. Quand passé et présent s’entremêlent dangereusement, père et fils se retrouvent face à une dure vérité : les ténèbres surviennent parfois des endroits les plus inattendus.

 

Ce que j’en dit :

Tout d’abord je commencerai mon avis en disant que pour moi, ce n’est absolument pas « La huitième histoire ». Non mais comment voulez vous que ça soit la 8e histoire? L’histoire, comme je le disais, elle est terminée, et en beauté selon moi. Et les « 7 histoires » étaient des romans, écrits par JK Rowling. Seule. 400, 600, 700 pages d’immersion dans le monde magique de Poudlard. Donc comment ne serait-ce qu’imaginer que le texte d’une pièce de théâtre de 341 pages puisse faire partie de « l’Histoire » ? Les Fans d’Harry Potter qui s’attendent à ça vont forcément être déçus en s’imaginant qu’il s’agit là d’une « suite ».

Alors, une suite : non.
Un chouette bonus d’un univers qu’on aime et qu’on adore retrouver, un hommage même à la Saga : ça oui !

Pour moi Harry Potter et l’enfant maudit c’est exactement cela, un super bonus qu’on aurait tord de ne pas savourer pour ce qu’il est (un peu comme les films des Animaux Fantastiques qui s’annoncent). Si on aborde sa lecture sans y chercher « une suite » ou « la plume de JK Rowling » (qui, je le rappelle, a « seulement » eu l’idée de l’histoire mais n’a pas écrit la pièce) comment ne pas apprécier sa lecture?!
Comment ne pas sourire en retrouvant Poudlard? Harry? Hermione? Ron? La poudre de cheminette et la Forêt interdite? Impossible vous en conviendrez ! 🙂

Alors oui, l’histoire est parfois un peu tirée par les cheveux, mais franchement il serait vraiment dommage de bouder son plaisir de retrouver un petit peu de la magie qui nous a tant fait rêver. Pour moi c’était donc une lecture très agréable, avec un poil de nostalgie mais surtout beaucoup de sourires et une furieuse envie de voir la pièce « en vraie » parce que… mais enfin comment diable font-ils pour faire tout ça sur une scène?!

 

Extrait choisi :

LE CHOIXPEAU MAGIQUE
Au cours de tant de siècles, j’ai scruté les cerveaux,
J’ai lu dans les pensées des élèves nouveaux,

Année après année, j’ai joué ce rôle unique
Qui a fait mon renom, moi, le Choixpeau magique.

Au plus haut, au plus bas, j’ai choisi sans relâche,
Contre vents et marées, j’ai accompli ma tâche,
Posez-moi sur la tête, la voix de la raison
Révélera alors quelle est votre maison. (p.28)

 

Une petite vidéo avec des photos de la pièce de théâtre en Angleterre (attention, petits spoilers)

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Antoine Leiris, Vous n’aurez pas ma haine, Fayard

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J’ai entendu dire qu’à la rentrée littéraire de cette année certains éditeurs allaient publier des livres en lien avec les attentats du 13 novembre. Pourquoi pas? me direz vous, il ne faut pas museler le discours et certains écrits sont nécessaires pour aller de l’avant. Je suis d’accord, mais là où je suis perplexe c’est quand j’entends que ces livres sont des romans, des fictions.

Alors on en est là.
Le fameux adage « la réalité est parfois pire que la fiction » donne l’impression qu’on peut transformer en fiction cette réalité… On pourrait pourtant penser que l’inspiration peut se trouver autre part et qu’il faudrait laisser plus de temps au temps avant de s’emparer comme ça d’un événement aussi violent. Parce que ce jour là se sont des êtres réels qui ont été touchés, pas des héros d’un roman. Alors oui, je pense sincèrement que c’est important de parler et important de prendre du recul mais je trouve personnellement que c’est trop tôt pour écrire des fictions sur un drame qui n’a même pas 10 mois.

En week-end chez mes parents, j’en discutais à ma mère et elle m’a dit qu’elle avait entendu parler à la radio d’un récit d’un homme dont la femme est décédée au Bataclan. J’étais un peu mitigée sur le principe mais l’approche était complètement différente : il s’agit bien d’un récit et non d’un roman. Et parce que j’ai une maman super, le lendemain j’avais ce livre entre les mains.

Ce qu’en dit l’éditeur :

Antoine Leiris a perdu sa femme, Hélène Muyal-Leiris, le 13 novembre 2015, assassiné au Bataclan. Accablé par la perte, il n’a qu’une arme : sa plume. À l’image de la lueur d’espoir et de douceur que fut sa lettre « Vous n’aurez pas ma haine », publiée au lendemain des attentats, il nous raconte ici comment, malgré tout, la vie doit continuer.

C’est ce quotidien, meurtri mais tendre, entre un père et son fils, qu’il nous offre. Un témoignage bouleversant.

Ce qu’Elle en dit :

Comme je le disais, au moment de commencer ma lecture j’avais quelques appréhensions. La fameuse lettre me disait quelque chose, je l’avais vu tourner sur les réseaux sociaux après le 13 novembre mais je ne l’avais pas lue mais comme elle est reproduite en intégralité dans le livre, c’est à présent chose faite. Je me suis dit que le mieux pour vous parler de ce livre serait de reproduire ici le début de cette fameuse lettre, qui est aussi à l’origine du projet d’écriture d’Antoine Leiris :

Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a faits à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur.

Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’ai peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore.

Voila :Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Il le dit encore un peu plus loin dans son livre : Les armes, les balles, la violence, tout ça n’est que le décor de la scène qui se joue réellement, l’absence.
Finalement, on se rend vite compte que ce livre n’est pas un livre sur les attentats du 13 novembre (voyeuristes, passez votre chemin). C’est un livre sur le deuil, la tristesse qui survient lors de la mort d’un être cher avec toute la pureté des sentiments qui s’y rattache. Oui, évidemment le contexte des attentats donne une particularité indéniable car le malheur personnel d’Antoine Leiris, surtout avec la diffusion qu’a connue sa lettre, est public et connu de tous, mais malgré cela il parvient à préserver son intimité.

Mais il écrit justement un livre sur son intimité, me direz-vous.
Oui, je suis d’accord mais c’est là toute la réussite de l’auteur : il parvient à se raconter, à raconter sa peine, sa douleur, ses doutes, mais toujours avec beaucoup de pudeur. À aucun moment le lecteur ne fait finalement partie de ce roman comme les gens qui tentent d’aider Antoine ne feront jamais vraiment partie de son deuil, et comment en pourrait-il être autrement? Nous ne pouvons qu’être, comme le 13 novembre mais surtout comme toujours face à la mort et au deuil, de simples observateurs.

C’est un livre extrêmement bien écrit, touchant, qui ne plaira peut être pas à tout le monde – j’entends tout à fait que ce livre ne puisse pas intéresser et peut être même provoquer un rejet de part son thème et la proximité avec le 13 novembre – mais personnellement je vous le conseille : comme en réponse aux images « chocs » et au débat sur l’anonymité des terroristes, il nous parle du plus important : des gens, les vrais, ceux qui sont partis, mais aussi et surtout ceux qui sont restés.
Un livre fort, poignant, mais nécessaire.

Extraits choisis :

« Attentat au Bataclan ».
Coupure son. Je n’entends plus dans ma poitrine que mon cœur qui tente de s’échapper. Ces deux mots résonnent dans ma tête comme un écho qui semble ne jamais vouloir se terminer. Une seconde comme une année. Une année de silence, plantée là, dans mon canapé. Ce doit être une erreur. Je vérifie que c’est là qu’elle est allée, je peux me tromper, avoir oublié. Le concert est bien au Bataclan. Hélène est au Bataclan. (p.15)

« … Faut pas que toutes ces morts soient inutiles… »
Parce qu’il y a des morts utiles?
Ça aurait pu être un chauffard qui oublie de freiner, une tumeur un peu plus maligne que les autres ou une bombe nucléaire, la seule chose qui compte, c’est qu’elle ne soit plus là. Les armes, les balles, la violence, tout ça n’est que le décor de la scène qui se joue réellement, l’absence. (p.38-39)

Et tout à coup, j’ai peur. Peur de ne pas être à la hauteur de ce que l’on attend de moi. Aurais-je encore le droit de ne pas être courageux? Le droit d’être en colère. Le droit d’être débordé. Le droit d’être fatigué. Le droit de boire trop et de fumer encore. Le droit de voir une autre femme, de ne plus voir d’autres femmes. Le droit de ne plus aimer, jamais. De ne pas refaire ma vie et de ne pas en vouloir une autre. Le droit de ne pas avoir envie de jouer, d’aller au parc, de raconter une histoire. Le droit de faire des erreurs. Le droit de prendre des mauvaises décisions. Le droit de ne pas avoir le temps. Le droit de ne pas être présent. Le droit de ne pas être drôle. Le droit d’être cynique. Le droit d’avoir des mauvais jours. Le droit de me réveiller en retard. Le droit d’être en retard à la sortie de la crèche. Le droit de rater les petits plats « maison » que je tenterai de faire. Le droit de ne pas être de bonne humeur. Le droit de ne pas tout dire. Le droit de ne plus en parler. Le droit d’être banal. Le droit d’avoir peur. Le droit de ne pas savoir. Le droit de ne pas vouloir. Le droit de n’être pas capable. (p.106-107)

La Vague, Todd Strasser, Pocket

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Je n’avais pas vraiment entendu parler de cette histoire de « Vague », j’avais vu passer une bande annonce de film il y a quelques années mais ça ne m’avait pas vraiment marqué. C’est en regardant une vidéo d’une Booktubeuse que j’aime bien qui travaille pour la plateforme « Glose », présentant des livres adaptés en films dans laquelle il était mentionné que j’ai eu envie d’en savoir un peu plus sur cette histoire, d’autant plus que l’une de mes sœurs est partie s’installée à quelques kilomètres de la ville où se sont déroulés les faits.

Je me suis d’abord renseigné sur internet sur ce fait divers réel qui s’est déroulé à Palo Alto en 1969, et ce que j’ai lu a achevé de me convaincre de lire ce livre. Une petite virée chez Gibert Jeune et je l’avais en main.

Ce qu’en dit l’éditeur :

Pour faire comprendre les mécanismes du nazisme à ses élèves, Ben Ross, professeur d’Histoire, crée un mouvement expérimental au slogan fort : « La Force par la Discipline, la Force par la Communauté, la Force par l’Action. » En l’espace de quelques jours, l’atmosphère du paisible lycée californien se transforme en microcosme totalitaire: avec une docilité effrayante, les élèves abandonnent leur libre arbitre pour répondre aux ordres de leur nouveau leader.

Quel choc pourra être assez violent pour réveiller leurs consciences et mettre fin à la démonstration.

Ce que j’en dit moi :

On s’est tous dit un jour que si nous avions vécu la guerre, nous aurions agi différemment. Il est aisé de s’imaginer en héros quand on est bien au chaud dans son canapé. Parfois, on est pris de plus de modestie et on se dit qu’on aurait peut être pas osé se rebeller, mais de la à aller jusqu’à dire qu’on aurait pris une part active dans l’application des idéaux nazis, je pense – j’espère ! – que personne ne se dit se genre de chose. Et pourtant, on ne sait et on ne saura jamais…

On sait très peu de choses sur ce qui s’est réellement passé dans ce lycée en 1969. La ville n’a à l’époque mentionné le fait que dans une brève du journal local et c’est beaucoup plus tard qu’on a su vaguement ce qui s’était passé. Là encore, rien de vraiment clair il reste – et restera peut être toujours – des zones d’ombre sur le pourquoi et surtout le comment de cette expérience glaçante. Je voulais lire ce livre pour en savoir plus et, malheureusement, je n’en n’ai pas vraiment appris davantage que ce que j’avais lu sur le net.

Il faut savoir que l’auteur, Todd Strasser, n’a pas consulté le professeur à l’origine de cet événement, ni aucun élèves du lycée pour écrire ce livre. C’est donc son interprétation des faits déjà connus. C’est intéressant car il se plonge dans le cerveau des élèves et surtout du professeur Ben Ross, et nous montre comment des idées aussi folles ont pu trouver une écoute et une légitimité dans la vie de ces personnes pendant cette semaine hors du temps.

On y suit des adolescents mal dans leur peau et ayant terriblement envie de sortir du lot, d’être différents, de changer le monde. On voit également un professeur, à la fois effrayé et captivé par ce qu’il parvient à faire et qui se laisse volontairement déborder par son expérience dans laquelle il endosse un rôle de leader tout puissant. L’évolution des personnages est bien faite et bien vue, on peu aisément s’imaginer que c’est effectivement ce qu’ont ressenti ces adolescents et ce jeune professeur.

Mais la brièveté du livre – dû, je vous l’accorde au fait que l’expérience réelle a duré moins d’une semaine – ne permet pas, à mon sens, d’aller assez loin dans l’analyse de ce qu’ont du ressentir ces élèves. Comme pour la trame Todd Strasser utilise les faits connus, je trouve qu’il aurait vraiment plus apporter beaucoup plus, avoir une valeur ajoutée plus importante en en faisant un roman psychologique plus poussé sur les combats intérieurs des personnages.  Si le début présente bien pourquoi les élèves ont pu être séduits par l’idéologie de puissance de La Vague, une fois le mouvement lancé l’auteur s’en tient surtout aux faits. Le personnage féminin que l’on suit, Laurie, qui est l’une des seules à chercher à contrer La Vague, est assez caricaturale, la bonne élève qui a tout compris et réussi à sauver son petit ami pourtant totalement embrigadé. Le personnage du professeur d’Histoire est, je trouve, le plus complet. On le sent vraiment se rendre compte qu’il dépasse les limites qu’il s’était fixées mais qu’il prend malgré lui un plaisir malsain à être le chef de la Vague. Il se persuade qu’il arrive toujours à garder une vision objective de ce qu’il est en train de créer, tout en se rendant compte que cela lui échappe mais sans pour autant qu’il cherche à redresser la barre : c’est pour lui aussi une véritable expérience qui lui fait se découvrir l’envie de pouvoir qui sommeille en lui comme en tout à chacun. Mais, surtout pour la fin, je pense que Todd Strasser aurait pu faire plus.

Attention, loin de moi l’idée de dire que ce livre est à éviter, bien au contraire ! C’est extrêmement intéressant de découvrir cette histoire vraie, qui paraît juste surréaliste et c’est grâce à Todd Strasser qu’elle est arrivée jusqu’à nous. Le livre étant une adaptation du fait réel et le film une adaptation du livre, mieux vaut se référer au livre pour avoir une idée de ce qui s’est réellement passé.

Bref un livre vraiment intéressant pour qui ne connaît pas l’histoire de cette « Vague », qui fait se poser des questions sur les leçons qu’on tire vraiment de l’Histoire, et sur l’insatiable volonté de puissance de l’espèce humaine.

Extraits choisis :

« Tu sais, je pensais qu’ils détesteraient ça, qu’on leur donne des ordres et qu’on les force à se tenir droit et à répondre du tac au tac. Eh bien, au contraire, on aurait dit qu’ils attendaient cela depuis toujours. Bizarre.
– Tu ne crois pas qu’ils prenaient tes exercices comme un jeu? Comme une compétition pour déterminer qui serait le plus rapide, qui se tiendrait le plus droit?
– Il y avait un peu de ça, c’est sûr. De toute façon, jeu ou pas jeu, ils pouvaient refuser de participer. Rien ne les y obligeait, mais ils le voulaient. (p.50)

« Personne ne trouve ça bizarre?
– Comment ça? fit David en se tournant vers elle.
– Je ne sais pas trop. Mais ça ne te semble pas un peu étrange?
– C’est très différent de tout ce qu’on a connu, c’est tout. voilà pourquoi ça te dérange.
– Ouais, confirma Brad. Maintenant il n’y a plus d’un côté le groupe cool et de l’autre les losers. Je te jure, le truc qui m’agace le plus au lycée, c’est toutes ces cloques. J’en ai marre d’avoir l’impression que ma vie n’est qu’un concours de popularité. C’est ça qui est si chouette avec la Vague. On s’en fout d’être populaire ou pas. On est tous égaux. tous membres de la même communauté.
– Et tu crois que ça plaît à tout le monde? s’enquit Laurie.
– Parce que tu conais quelqu’un à qui ça ne plaît pas? rétorqua David. (p.74)

La situation lui échappait et, quelque part, Ben soupçonnait que c’était sa faute. Cette agression sur un élève de seconde était terrible, incroyable. Comment pouvait-il justifier une expérience qui avait de telles conséquences? Mais il n’y avait pas que ça. Bien malgré lui, la défaite embarrassante de l’équipe de foot face à Clarkstown le perturbait. (…) Au cours de la semaine précédente, il avait fini par croire que, si l’équipe gagnait, sa victoire contribuerait à asseoir le succès de la Vague.
Mais depuis quand souhaitait-il cela? Le succès ou l’échec de la Vague n’était pas le but de l’expérience. Il n’était pas censé s’intéresser à la Vague en soir, mais aux leçons que ses élèves en tireraient. (p.115-116)

Cher pays de notre enfance. Enquête sur les années de plomb de la Ve République

thumb_IMG_5183_1024Comme l’année dernière, Elle s’est rendue au festival de la BD d’Angoulême dans le cadre de son travail et comme l’année dernière, Elle a pensé à Lui  et a pioché dans ses économies pour lui en ramener un souvenir. Une tradition est née qu’il va bien sûr falloir faire perdurer! (le message est -il assez explicite?!).

Dans le cru de cette année, c’est la bande dessinée d’Etienne Davodeau et de Benoît Collombat Cher pays de notre enfance. Enquête sur les années de plomb de la VRépblique qui a retenu mon attention. M’intéressant plutôt fortement à tout ce qui touche à l’histoire et au domaine politique, Elle savait bien qu’elle ne prenait pas trop de risque…

Ce qu’en dit la 4eme de couverture: 

Etienne Davodeau est auteur de bande dessinée. Benoit Collombat est grand reporter à France Inter. L’un est né en 1965, l’autre en 1970. Ils ont grandi sous la Ve République fondée par le Général de Gaulle dans un pays encore prospère, mais déjà soumis à la « crise ». 

L’Italie et l’Allemagne ne sont pas les seules nations à subir la violence politique. Sous les présidences de Pompidou et Giscard d’Estaing, le pays connaît aussi de véritables « années de plomb » à la française. 

Dans ces années-là, on tue un juge trop gênant. On braque des banques pour financer des campagnes électorales. On maquille en suicide l’attentat d’un ministre. On crée de toutes pièces des milices patronales pour briser les grèves. On ne compte plus les exactions du Service d’Action Civique (le SAC), la milice du parti gaulliste, alors tout-puissant. Cette violence politique, tache persistante dans l’ADN de cette Ve République à bout de souffle, est aujourd’hui largement méconnue. 

En sillonnant le pays à la rencontre des témoins directs des évènements de cette époque – députés, journalistes, syndicalistes, magistrats, policiers ou encore anciens truands – , en menant une enquête approfondie, Etienne Davodeau et Benoît Collombat nous révèlent l’envers sidérant du décor de ce qui reste, malgré tout, le cher pays de leur enfance…

Ce que Lui en dit:

Ce qui frappe en premier avec cette bande dessinée, c’est la couverture. Sous le traits d’Etienne Davodeau, on reconnaît le portrait officiel du Général De Gaulle dans la bibliothèque du palais de l’Elysée, à la différence que le costume et le visage de l’ancien président sont tachés de sang. Ce sang rouge vif est d’ailleurs la seule trace de couleur présente dans l’ensemble de ce travail. Le ton est donné et la désacralisation des instances de gouvernance entamée.

Vivant au pays des bisounours et à mille lieux de toutes manoeuvres et stratégies politiciennes, autant dire que cette bande dessinée m’a ramené sur Terre. Les deux auteurs privilégient le mode de l’enquête, ce qui permet au passage de rappeler que certaines affaires traitées dans leur oeuvre n’ont pas encore été jugées. La démarche est pertinente, le dessinateur n’hésite pas à se représenter avec son ami journaliste dans les salons des personnes interrogées. De plus, il arrive que les deux comparses fassent des apartés à destinations des lecteurs un peu trop jeunes comme moi qui ne maîtrisent pas vraiment tout le contexte (autant je connais les principaux hommes politiques, autant les secrétaires d’Etat et autres présidents de collectivités locales j’ai plus de mal). Le dessin est très agréable et réaliste. Les personnages se retrouvent représentés sous des traits simplifiés en nuances de gris et sont aisément reconnaissables. Le seul rictus des lèvres de Charles Pasqua permet ainsi de l’identifier. Des pièces à conviction, des rapports et autres documents d’archives sont reproduits comme des fac-similés au fil de l’histoire, lui donnant plus de véracité. Les preuves s’accumulent.

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L’enquête a pour mérite de mettre au jour des éléments totalement méconnus (du moins par moi), à commencer par l’existence même du SAC (Section d’Action Civique). Une sorte de milice secrète du parti gaulliste avec des ramifications à toutes les échelles comme une mafia. Après un bref topo par les auteurs sur ce qu’était l’organisation, l’enquête aborde l’assassinat du juge Renaud. En 1975, pour la première fois depuis l’occupation, un magistrat français est assassiné en pleine rue. Or, très rapidement, les auteurs établissent un lien avec le SAC. Ce n’est alors que la première des affaires évoquées. Sans tout dévoiler, les auteurs parviennent à montrer des liens entre l’organisation et le braquage de banques, la françafrique, les violences envers les syndicalistes, les intimidations envers les journalistes et même le meurtre de Robert Boulin, ministre du travail en exercice dont la mort aurait été maquillée en suicide par les membres de l’organisation. Autant dire ce n’est pas du joli-joli et que cela entache très nettement le personnel politique prêt à de nombreuses bassesses, voire même des crimes pour obtenir ou conserver le pouvoir. De de Gaulle à Sarkozy, en passant par Chirac, on se rend compte que l’accession aux plus grandes responsabilités se fait aussi par la détention de dossiers compromettants sur ses adversaires. Heureusement, les auteurs interrogent des membres de la caste politique restés droits et qui ont voulu dénoncer les actions du SAC. On peut même dire que la BD rend hommage à ceux qui, par leur action, se sont mis en danger, ont été menacés et ont même perdu la vie. Si cette enquête dévoile des pratiques occultes, elle fait aussi attention à ne pas sombrer dans la simplification abusive du « tous pourris ».

Au final, Cher pays de notre enfance se révèle être une enquête réussie et très instructive sur les heures sombres de la cinquième république. On a parfois du mal à se repérer dans les personnages interrogés, le SAC ayant agi à toutes les échelles et certains responsables politiques étant inconnus pour les plus jeunes. Toutefois, il serait injuste de reprocher aux auteurs d’avoir collecté un trop grand nombre de sources orales convergentes, toutes aussi accablantes envers la classe politique. Quand l’Etat, garant selon la constitution de la liberté de la justice, de la sécurité individuelle et collective manoeuvre dans l’intérêt des plus forts, la confiance aveugle dans le système institutionnel ne peut être maintenue. De quoi faire réfléchir en ce moment où plusieurs lois sont adoptés à l’encontre des lanceurs d’alerte…

Saga, Tonino Benacquista, Folio

Saga @Avisculturel

Quand j’étais plus jeune mes sœurs s’étaient emballées sur ce roman « Saga ». Je n’avais pour ma part pas été tentée plus que ça et je n’avais pas suivi leur conseil (pourtant avisé!).

Quelques années plus tard j’ai gagné via un jeu organisé par mon université le livre « Malavita » du même auteur, sur un mafieux et sa famille qui tente d’échapper à leur passé. J’avais adoré (et le film aussi d’ailleurs : bande annonce par ici) J’avais également lu de Tonino Benacquista « Homo Erectus » un livre très étrange mais qui m’avait également beaucoup plus.

Il devenait évident que j’accrochais avec cet auteur et je n’avais pourtant pas encore lu son livre le plus connu, Grand Prix des lectrices de ELLE en 1998. Heureusement pendant les vacances, j’ai enfin rattrapé cette faute grave en m’y plongeant avec régal…

 

Ce qu’en dit l’éditeur :

Nous étions quatre : Louis avait usé sa vie à Cinecittà, Jérôme voulait conquérir Hollywood, Mathilde avait écrit en vain trente-deux romans d’amour, et moi, Marco, j’aurais fait n’importe quoi – mais n’importe quoi ! – pour devenir scénariste. Même écrire un feuilleton que personne ne verrait jamais. « Saga », c’était le titre.

 

Ce qu’Elle en dit :

Définitivement, je suis vraiment fan du travail de cet auteur.

Dès le début du livre, le ton est donné : « Faîtes n’importe quoi » ordonne aux quatre héros le producteur de « Saga », juste pressé de remplir les quotas obligatoires de diffusion de réalisations françaises sur sa chaîne pour éviter de se faire remonter les bretelles par les autorités compétentes. Et les quatre scénaristes embauchés pour ce job improbable, tous des cabossés de la vie, des loosers magnifiques, vont s’en donner à cœur joie !
Je pensais qu’on suivrait surtout l’histoire de la vraie « Saga » mais au final l’histoire se concentre vraiment sur le vécu personnel des quatre personnages, comment ils en nourrissent la « Saga » autant qu’elle l’en nourrit. Le mélange constant entre la fiction qu’ils écrivent et la réalité qu’ils vivent donne une drôle d’impression de mise en abîme : et, tout comme les quatre scénaristes ont parfois l’impression de jouer à Dieu en faisant faire ce que bon leur semble aux personnages de la « Saga », en tant que lecteur nous avons également l’impression de les regarder évoluer d’en haut.

Marco, Louis, Jérôme et Mathilde sont tous les quatre très attachants: ils ont tous connus l’échec dans leur vie professionnelle et personnelle et, avec « Saga » tentent le tout pour le tout pour enfin tenter de sortir la tête de l’eau et de retrouver leur estime perdue (mon petit regret tient juste dans le fait que le narrateur, Marco, est des quatre héros celui avec qui j’ai le moins accroché et j’aurais parfois préféré me passer de ses états d’âmes). Malgré les épreuves difficiles que ces héros traversent, le ton du livre est loin d’être morose, bien au contraire : on sourit beaucoup, on rit aussi souvent grâce à au ton délicieusement cynique de Tonino Benacquista.

Le début du livre est donc une suite de péripéties des quatre comparses pour donner vie à la « Saga » et reprendre leur destin en main. Peu à peu, leur partenariat paye et la « Saga » attire de plus en plus de téléspectateurs, jusqu’à devenir un véritable événement de société. Tout se passe donc pour le mieux et ils tiennent enfin leur revanche sur la vie. Mais soudain au milieu du roman, ça part en cacahuète : on ne suit plus les quatre scénaristes dans leur parcours professionnel et personnel et l’écriture de la « Saga », mais on se retrouve seul avec le narrateur Marco en proie aux conséquences inattendues de leur succès : secte fanatique, déchaînement de la presse, management de princes et princesses, intervention de Sylvester Stalone – ou presque, et même rendez-vous avec des agents secrets de l’ONU.

Au début j’étais dubitative, presque déçue du tour que prenait l’histoire et puis j’ai réfléchi et je me suis dis que c’était finalement peut être une mise en application par l’auteur de la liberté qu’il a donné à ses personnages. Après tout, lui aussi a le droit de « faire n’importe quoi », sans être entravé par la morale, la bienséance où les attentes de ses lecteurs.

Bref, plutôt d’être déçue que mes attentes de lectrice ne soient pas comblée, je me réjouis d’avoir été bousculée dans mon confort de lecture. Un excellent moment littéraire que je vous recommande chaudement !

 

Extraits choisis :

La télé, c’était ma baby-sitter, c’était mes mercredis après-midi, c’était la découverte du monde en marche sous mes petits yeux ébahis. La télé, c’était le copain avec qui on ne s’engueule jamais, celui qui aura toujours une bonne idée en tête du matin au soir. la télé c’était une pleine brassée de héros qui m’ont appris l’exaltation. Les premiers émois, mais aussi les premiers dégoûts. J’ai été ce môme qui devient brutalement un adulte le temps de changer de chaîne. (…) J’ai fini par dire qu’au nom de tout ça, si une chance m’était donnée de passer de l’autre côté de la mire, je ferais tout pour ne pas trahir le gosse livré à lui-même devant l’écran bleuté.  (p.45)

Je ne sais plus trop qui a fait quoi dans le n°31. Personne ne l’a vraiment relu, il est parti tel quel, avec nos doutes et nos folies. Nous avons abandonné toute idée de cohérence, la vraisemblance des situations n’est plus qu’un vague souvenir, le n’importe-quoi règne en maître. (…) Je ne suis pas le seul à faire des dérapages absurdes; dans le n°29, Jérôme a fait ressurgir Étienne, un drôle de bonhomme que Louis avait liquidé dans le n°14. En dernière minute, ils ont essayé de bricoler une incompréhensible histoire qui tient à la fois de la métempsycose et de la maladie malade. (…) Jérôme nous a casé une intrigue internationale avec tueur, trust, et prise d’otage, tout ça sans sortir d’un vestibule. Pendant que Mathilde se propose de combler le déficit de la Sécurité sociale en instaurant un impôt sur l’amour (la scène existe, je l’ai lue).
Pour l’instant, la police ne nous a pas encore repérés. (p.139-140)

Face à l’homme de la rue, ma faculté d’anticiper sur les situations ne me sert plus à rien. Les amateurs n’en font qu’à leur tête, ils improvisent et plus rien ne correspond à l’histoire qu’on avait imaginée. Il faudrait pouvoir écrire sa vie, scène après scène, et s’en tenir au script. (p.340)

Je m’imagine passer le reste de ma vie dans ce bar à boire de la vodka et écouter du saxo, seul, hormis la silhouette fantomatique du barman qui disparaît dans une arrière salle. Voilà peut-être le secret du bonheur, ne plus penser qu’à l’instant présent, comme s’il s’agissait d’un extrait de film dont on ne connaît ni le début ni la fin. (p.359)

Miss Alabama et ses petits secrets, Fannie Flagg, Pocket

Miss Alabama ©Avis Culturel

Dans ma famille, le film « Beignets de tomates vertes » est un peu une référence, un classique qui nous émeut beaucoup. Quand j’ai appris qu’il était issu d’un livre j’ai voulu voir ce que ça donnait mais, plutôt que de lire celui-là j’ai préféré lire un autre roman de la même auteur, Fannie Flagg.

J’ai jeté mon dévolu sur « Miss Alabama et ses petits secrets » sur le fameux critère de la couverture.

 

Ce qu’en dit l’éditeur:

Il est loin le temps où Maggie représentait fièrement l’Alabama, au concours de Miss America. À 60 ans, fatiguée, elle pense avoir connu le meilleur de la vie et s’apprête à mettre fin à ses jours, sur la pointe des pieds, sans gêner personne. Seulement il fallait que Brenda téléphone à ce moment-là. Deux places pour un spectacle de derviches tourneurs, dans huit jours, ça ne se refuse pas… Pour faire plaisir à son amie, Maggie accepte de retarder l’échéance d’une semaine. Et ces quelques jours vont lui montrer que l’existence a encore beaucoup plus à lui offrir qu’elle ne le croyait…

 

Ce qu’Elle en dit:

Avis pour le moins mitigé sur ce livre… J’ai à la fois passé un bon moment en compagnie de ces héroïnes ordinaires très attachantes, mais en même temps j’ai trouvé le rythme vraiment trop lent.

On retrouve l’atmosphère des « Beignets de tomates vertes », des femmes fortes qui se battent pour s’en sortir seules, et un portrait sans concession d’une Amérique encore marquée par le poids de son histoire et de l’opposition entre ses états autour de la question de la ségrégation, l’Alabama ayant été un des états les plus violents envers la population noire lors dans les années 50/60. C’est, je trouve, la grande force de ce livre.

Mais pour ce qui est de la trame en elle-même, c’est finalement assez « light » : La volonté de mettre fin à sa vie de Maggie – qui reste le fil conducteur du roman – n’apporte rien à l’histoire, et on s’attend longtemps à une révélation qui justifierait cet acte, alors qu’il n’est motivé que par une extrême lassitude de la vie. Le récit en parallèle à l’histoire principale, de la rencontre entre Maggie et Hazel – une naine stupéfiante d’une générosité sans faille qui a créé l’agence immobilière et y a engagé Maggie et ses deux collègues Betty et Ethel et est décédée quelques années plus tôt – apporte un vent nouveau à l’histoire initiale mais là encore, elle n’est pas là pour révéler un secret en particulier, juste pour présenter un personnage 100% positif, sorte d’ange gardien qui a guidé Maggie toute sa vie.
Même l’opposition entre Maggie, Betty et Ethel contre Babs, une horrible agent immobilière prête à tout qui n’a aucun scrupule à vendre les vieilles maisons à l’origine de l’âme de la ville à un faux couple d’acheteurs pour finalement les revendre à des grands groupes commerciaux pour qu’ils y construisent des nouveaux magasins, donne plus de corps au récit et plus d’humour aussi car Babs à le don de pousser hors d’elles les trois femmes de l’Agence d’Hazel pourtant proprettes sous tout rapport. Mais pas de quoi créer non plus une grosse tension.
Même la découverte d’un mystérieux squelette dans une malle ne crée pas un raz de marée dans la vie de Maggie – juste vaguement un petit remous, une nouvelle perturbation dans son plan de départ – mais est propice à se pencher sur l’histoire de la ville et de ses premiers habitants, plutôt qu’à renforcer la tension dans l’intrigue principale.

Bon, bon, bon… je sens bien que mon avis ne sonne pas positif mais étrangement, j’ai quand même trouvé la lecture de ce livre agréable car, une fois qu’on comprend que les « secrets » de cette Miss Alabama  (le titre du livre en français est d’ailleurs mal choisi, il aurait peut être mieux valu garder le titre initial « I still dream about you ») sont loin d’être le cœur du livre, on se surprend à apprécier simplement de suivre ces femmes, à s’imprégner de l’ambiance dans laquelle elles évoluent, et à les voir reprendre le dessus sur leur vie, et à découvrir par leur histoire l’histoire d’une ville, et plus largement de son état.

En résumé, un livre simple qui ne vous fera sans doute ni frissonner ni rire aux éclats, mais qui vous donnera de vrais sourires et vous laissera une belle impression de quiétude.

 

Extraits choisis:

On finit par avoir la tête qu’on mérite, paraît-il, et, dans le cas de Babs, c’était vrai. Quelqu’un (Ethel) avait déclaré un jour qu’elle ressemblait à un rat d’égoût en tailleur deux-pièces. Faute d’être aimable, c’était assez précis. Avec ses petits yeux de fouine, son crâne pointu et son long nez fin, elle avait vraiment tout du rongeur. (…) Outre son allure, Ethel détestait aussi son âpreté au gain, et le style déplorable de ses annonces, en grandes lettres agressives:
VITE ! VITE ! VITE ! À SAISIR IMMÉDIATEMENT ! ON NE MARCHE PAS, ON COURT ! APPORTEZ VOTRE BROSSE À DENTS !
Maggie employait un langage plus subtil, du type « vous allez tomber amoureux », « l’élégance du patrimoine », « la maison où vos rêves prennent vie », « le nouveau chez-soi qui n’attend que vous ». (p.55/56)

Il n’y avait pas deux façons de considérer la même chose: Maggie était semblable à un carton de lait dont la date de péremption approchait dangereusement. (p.146)

Harry s’envola pour Milwaukee deux jours après les obsèques pour ne jamais revenir à Birmingham. Gardant le contact avec sa famille, l’agence apprit qu’il restait prostré dans sa chambre. Maggie savait ce qu’il ressentait. Il leur manquait à toutes cet inépuisable concentré d’énergie d’un mètre deux, cette fête ambulante qui les avait amusées, diverties, encouragées, dynamisées, consolées, parfois exaspérées aussi, mais qui, surtout, leur avait donné à chacune l’impression d’être unique. Hazel faisait partie de ces êtres improbables qui, sortant du ventre de leur mère, sont prêts à toucher terre et partir au galop. Ceux dont on n’est pas sûr de croiser un jour le chemin. (p.316)

Et tu n’es pas revenu, Marceline Loridan-Ivens (et Judith Perrignon), Grasset

Et tu n'es pas revenu ©Avis culturel

J’ai reçu ce livre en cadeau alors qu’il venait de recevoir le Prix de l’Héroïne de Madame Figaro. Je n’en n’avais pas entendu parlé et je n’avais pas vraiment envie de lire ce que je pensais être un livre sur la guerre, mais j’étais dans le métro quand j’ai terminé mon précédent roman et, celui-ci étant dans mon sac et étant très court je me suis dit que je pouvais toujours y jeter un œil.

 

Ce que l’éditeur en dit :

J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille.

Marceline Loridan-Ivens, née en 1928, déportée à Auschwitz-Birkenau avec son père, a été actrice, scénariste, réalisatrice. On lui doit notamment La petite prairie aux bouleaux, avec Anouk Aimée (2003), de nombreux documentaires avec Joris Ivens, et Ma vie balagan (Robert Laffont, 2008).
Judith Perrignon est journaliste et romancière.

 

Ce qu’Elle en dit :

Le moins qu’on puisse dire c’est que Marceline Loridan-Ivens nous prouve qu’un texte court peut vous ébranler tout autant qu’un gros opus. Et tu n’es pas revenu est une sorte de lettre qu’elle adresse à son père avec qui elle a été déportée pendant la Seconde Guerre mondiale, elle (16 ans) à Birkenau, lui à Auschwitz. En 107 pages elle nous présente l’horreur des camps sans nous épargner nous, lecteur du XXIe siècle. Elle nous livre cette terrible vérité immonde des camps – mais aussi l’impossible retour à la vie normale et le fossé créé à jamais entre ceux qui sont revenus et ceux qui n’y sont jamais allés – avec une force et une lucidité bouleversante.

Après tout ce temps, toutes ces heures à l’école passées à nous raconter les atrocités qui s’y passaient, tous les livres et les films déjà réalisés à ce sujet, certains pourraient être blasés, lassés par cette partie de notre Histoire, mais je pense que ce type de livre remet les choses à leur place : oui on en parle, oui on en parle beaucoup, mais une fois le cours terminé, ou la télévision éteinte, on s’empresse d’oublier ce qu’on y a appris, sans doute parce qu’il est trop horrible d’accepter véritablement ce que les Hommes ont été capables de faire à leurs semblables. Mais comment peut-on vraiment oublier ce genre de choses ? :

Nous avions faim. Le massacre était en cours. J’avais même oublié le visage de Maman. (…) Dans la vie, la vraie, on oublie aussi, on laisse glisser, on trie, on se fie aux sentiments. Là-bas, c’est le contraire, on perd d’abord les repères d’amour et de sensibilité. On gèle de l’intérieur pour ne pas mourir, Là-bas, tu sais bien, comme l’esprit se contracte, comme le futur dure cinq minutes, comme on perd conscience de soi-même.

À tous ceux qui dans le hall consultaient les listes, ou sur les trottoirs brandissaient des pancartes et des photos à la recherche de leurs disparus, je répétais, « Tout le monde est mort ». S’ils insistaient, me montraient des photos d’une famille, je disais calmement : « Il y avait des enfants? Pas un enfant ne reviendra. » Je ne prenais pas de gants, je ne les ménageais pas, j’avais l’habitude de la mort. J’étais devenue dure comme ces anciens déportés qui nous virent arriver à Birkenau sans un mot de réconfort. Survivre vous rend insupportables les larmes des autres. On pourrait s’y noyer.

Je vais mettre quelques autres extraits après mais j’aurai pu corner toutes les pages tant le livre dans son entier est un coup de poing. Certes, pas du tout une lecture de vacances mais un témoignage unique, magnifiquement écrit par une grande dame.

107 pages pour ne pas oublier.

 

Extraits choisis :

Il y a ton nom sur le monument aux morts de Bollène. Il y a été inscrit bien longtemps après. C’est le maire qui l’a proposé, mais il voulait ne faire aucune distinction, que tu sois parmi les morts pour la France. (…) Tu n’es pourtant pas mort pour la France. La France t’a envoyé vers la mort. Tu t’étais trompé sur elle.
Pour le reste, tu avais vu juste. Je suis revenue. (p.67-68)

Pourquoi une fois revenue au monde, étais-je incapable de vivre? C’était comme une lumière aveuglante après des mois dans le noir, c’était violent, les gens voulaient que tout ressemble à un début, ils voulaient m’arracher à mes souvenirs, ils se croyaient logiques, en phase avec le temps qui passe, la roue qui tourne, mais ils étaient fous, pas que les juifs, tout le monde! La guerre terminée nous rongeait tous de l’intérieur.
J’aurai aimé te donner de bonnes nouvelles, te dire qu’après avoir basculé dans l’horreur, attendu vainement ton retour, nous nous sommes rétablis. Mais je ne peux pas. Sache que notre famille n’y a pas survécu. (p.72-73)

J’ai quatre-vingt-six ans et le double de ton âge quand tu es mort. Je suis une vieille dame aujourd’hui. Je n’ai pas peur de mourir, je ne panique pas. Je ne crois pas en Dieu, ni à quoi que ce soit après la mort. Je suis l’une des 160 qui vivent encore sur les 2500 qui sont revenus. Nous étions 76 500 juifs de France partis pour Auschwitz-Birkenau. Six millions et demi sont morts dans les camps. Je dîne une fois par mois avec des amis survivants, nous savons rire ensemble et même du camp à notre façon. Et je retrouve aussi Simone. Je l’ai vue prendre des petites cuillères dans les cafés et les restaurants, les glisser dans son sac, elle a été ministre, une femme importante en France, une grande figure, mais elle stocke encore les petites cuillères sans valeur pour ne pas avoir à laper la mauvaise soupe de Birkenau. S’ils savaient, tous autant qu’ils sont, la permanence du camp en nous. Nous l’avons tous dans la tête et ce jusqu’à la mort. (p.102-103)