Antoine Leiris, Vous n’aurez pas ma haine, Fayard

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J’ai entendu dire qu’à la rentrée littéraire de cette année certains éditeurs allaient publier des livres en lien avec les attentats du 13 novembre. Pourquoi pas? me direz vous, il ne faut pas museler le discours et certains écrits sont nécessaires pour aller de l’avant. Je suis d’accord, mais là où je suis perplexe c’est quand j’entends que ces livres sont des romans, des fictions.

Alors on en est là.
Le fameux adage « la réalité est parfois pire que la fiction » donne l’impression qu’on peut transformer en fiction cette réalité… On pourrait pourtant penser que l’inspiration peut se trouver autre part et qu’il faudrait laisser plus de temps au temps avant de s’emparer comme ça d’un événement aussi violent. Parce que ce jour là se sont des êtres réels qui ont été touchés, pas des héros d’un roman. Alors oui, je pense sincèrement que c’est important de parler et important de prendre du recul mais je trouve personnellement que c’est trop tôt pour écrire des fictions sur un drame qui n’a même pas 10 mois.

En week-end chez mes parents, j’en discutais à ma mère et elle m’a dit qu’elle avait entendu parler à la radio d’un récit d’un homme dont la femme est décédée au Bataclan. J’étais un peu mitigée sur le principe mais l’approche était complètement différente : il s’agit bien d’un récit et non d’un roman. Et parce que j’ai une maman super, le lendemain j’avais ce livre entre les mains.

Ce qu’en dit l’éditeur :

Antoine Leiris a perdu sa femme, Hélène Muyal-Leiris, le 13 novembre 2015, assassiné au Bataclan. Accablé par la perte, il n’a qu’une arme : sa plume. À l’image de la lueur d’espoir et de douceur que fut sa lettre « Vous n’aurez pas ma haine », publiée au lendemain des attentats, il nous raconte ici comment, malgré tout, la vie doit continuer.

C’est ce quotidien, meurtri mais tendre, entre un père et son fils, qu’il nous offre. Un témoignage bouleversant.

Ce qu’Elle en dit :

Comme je le disais, au moment de commencer ma lecture j’avais quelques appréhensions. La fameuse lettre me disait quelque chose, je l’avais vu tourner sur les réseaux sociaux après le 13 novembre mais je ne l’avais pas lue mais comme elle est reproduite en intégralité dans le livre, c’est à présent chose faite. Je me suis dit que le mieux pour vous parler de ce livre serait de reproduire ici le début de cette fameuse lettre, qui est aussi à l’origine du projet d’écriture d’Antoine Leiris :

Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a faits à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur.

Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’ai peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore.

Voila :Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Il le dit encore un peu plus loin dans son livre : Les armes, les balles, la violence, tout ça n’est que le décor de la scène qui se joue réellement, l’absence.
Finalement, on se rend vite compte que ce livre n’est pas un livre sur les attentats du 13 novembre (voyeuristes, passez votre chemin). C’est un livre sur le deuil, la tristesse qui survient lors de la mort d’un être cher avec toute la pureté des sentiments qui s’y rattache. Oui, évidemment le contexte des attentats donne une particularité indéniable car le malheur personnel d’Antoine Leiris, surtout avec la diffusion qu’a connue sa lettre, est public et connu de tous, mais malgré cela il parvient à préserver son intimité.

Mais il écrit justement un livre sur son intimité, me direz-vous.
Oui, je suis d’accord mais c’est là toute la réussite de l’auteur : il parvient à se raconter, à raconter sa peine, sa douleur, ses doutes, mais toujours avec beaucoup de pudeur. À aucun moment le lecteur ne fait finalement partie de ce roman comme les gens qui tentent d’aider Antoine ne feront jamais vraiment partie de son deuil, et comment en pourrait-il être autrement? Nous ne pouvons qu’être, comme le 13 novembre mais surtout comme toujours face à la mort et au deuil, de simples observateurs.

C’est un livre extrêmement bien écrit, touchant, qui ne plaira peut être pas à tout le monde – j’entends tout à fait que ce livre ne puisse pas intéresser et peut être même provoquer un rejet de part son thème et la proximité avec le 13 novembre – mais personnellement je vous le conseille : comme en réponse aux images « chocs » et au débat sur l’anonymité des terroristes, il nous parle du plus important : des gens, les vrais, ceux qui sont partis, mais aussi et surtout ceux qui sont restés.
Un livre fort, poignant, mais nécessaire.

Extraits choisis :

« Attentat au Bataclan ».
Coupure son. Je n’entends plus dans ma poitrine que mon cœur qui tente de s’échapper. Ces deux mots résonnent dans ma tête comme un écho qui semble ne jamais vouloir se terminer. Une seconde comme une année. Une année de silence, plantée là, dans mon canapé. Ce doit être une erreur. Je vérifie que c’est là qu’elle est allée, je peux me tromper, avoir oublié. Le concert est bien au Bataclan. Hélène est au Bataclan. (p.15)

« … Faut pas que toutes ces morts soient inutiles… »
Parce qu’il y a des morts utiles?
Ça aurait pu être un chauffard qui oublie de freiner, une tumeur un peu plus maligne que les autres ou une bombe nucléaire, la seule chose qui compte, c’est qu’elle ne soit plus là. Les armes, les balles, la violence, tout ça n’est que le décor de la scène qui se joue réellement, l’absence. (p.38-39)

Et tout à coup, j’ai peur. Peur de ne pas être à la hauteur de ce que l’on attend de moi. Aurais-je encore le droit de ne pas être courageux? Le droit d’être en colère. Le droit d’être débordé. Le droit d’être fatigué. Le droit de boire trop et de fumer encore. Le droit de voir une autre femme, de ne plus voir d’autres femmes. Le droit de ne plus aimer, jamais. De ne pas refaire ma vie et de ne pas en vouloir une autre. Le droit de ne pas avoir envie de jouer, d’aller au parc, de raconter une histoire. Le droit de faire des erreurs. Le droit de prendre des mauvaises décisions. Le droit de ne pas avoir le temps. Le droit de ne pas être présent. Le droit de ne pas être drôle. Le droit d’être cynique. Le droit d’avoir des mauvais jours. Le droit de me réveiller en retard. Le droit d’être en retard à la sortie de la crèche. Le droit de rater les petits plats « maison » que je tenterai de faire. Le droit de ne pas être de bonne humeur. Le droit de ne pas tout dire. Le droit de ne plus en parler. Le droit d’être banal. Le droit d’avoir peur. Le droit de ne pas savoir. Le droit de ne pas vouloir. Le droit de n’être pas capable. (p.106-107)

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