Et tu n’es pas revenu, Marceline Loridan-Ivens (et Judith Perrignon), Grasset

Et tu n'es pas revenu ©Avis culturel

J’ai reçu ce livre en cadeau alors qu’il venait de recevoir le Prix de l’Héroïne de Madame Figaro. Je n’en n’avais pas entendu parlé et je n’avais pas vraiment envie de lire ce que je pensais être un livre sur la guerre, mais j’étais dans le métro quand j’ai terminé mon précédent roman et, celui-ci étant dans mon sac et étant très court je me suis dit que je pouvais toujours y jeter un œil.

 

Ce que l’éditeur en dit :

J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille.

Marceline Loridan-Ivens, née en 1928, déportée à Auschwitz-Birkenau avec son père, a été actrice, scénariste, réalisatrice. On lui doit notamment La petite prairie aux bouleaux, avec Anouk Aimée (2003), de nombreux documentaires avec Joris Ivens, et Ma vie balagan (Robert Laffont, 2008).
Judith Perrignon est journaliste et romancière.

 

Ce qu’Elle en dit :

Le moins qu’on puisse dire c’est que Marceline Loridan-Ivens nous prouve qu’un texte court peut vous ébranler tout autant qu’un gros opus. Et tu n’es pas revenu est une sorte de lettre qu’elle adresse à son père avec qui elle a été déportée pendant la Seconde Guerre mondiale, elle (16 ans) à Birkenau, lui à Auschwitz. En 107 pages elle nous présente l’horreur des camps sans nous épargner nous, lecteur du XXIe siècle. Elle nous livre cette terrible vérité immonde des camps – mais aussi l’impossible retour à la vie normale et le fossé créé à jamais entre ceux qui sont revenus et ceux qui n’y sont jamais allés – avec une force et une lucidité bouleversante.

Après tout ce temps, toutes ces heures à l’école passées à nous raconter les atrocités qui s’y passaient, tous les livres et les films déjà réalisés à ce sujet, certains pourraient être blasés, lassés par cette partie de notre Histoire, mais je pense que ce type de livre remet les choses à leur place : oui on en parle, oui on en parle beaucoup, mais une fois le cours terminé, ou la télévision éteinte, on s’empresse d’oublier ce qu’on y a appris, sans doute parce qu’il est trop horrible d’accepter véritablement ce que les Hommes ont été capables de faire à leurs semblables. Mais comment peut-on vraiment oublier ce genre de choses ? :

Nous avions faim. Le massacre était en cours. J’avais même oublié le visage de Maman. (…) Dans la vie, la vraie, on oublie aussi, on laisse glisser, on trie, on se fie aux sentiments. Là-bas, c’est le contraire, on perd d’abord les repères d’amour et de sensibilité. On gèle de l’intérieur pour ne pas mourir, Là-bas, tu sais bien, comme l’esprit se contracte, comme le futur dure cinq minutes, comme on perd conscience de soi-même.

À tous ceux qui dans le hall consultaient les listes, ou sur les trottoirs brandissaient des pancartes et des photos à la recherche de leurs disparus, je répétais, « Tout le monde est mort ». S’ils insistaient, me montraient des photos d’une famille, je disais calmement : « Il y avait des enfants? Pas un enfant ne reviendra. » Je ne prenais pas de gants, je ne les ménageais pas, j’avais l’habitude de la mort. J’étais devenue dure comme ces anciens déportés qui nous virent arriver à Birkenau sans un mot de réconfort. Survivre vous rend insupportables les larmes des autres. On pourrait s’y noyer.

Je vais mettre quelques autres extraits après mais j’aurai pu corner toutes les pages tant le livre dans son entier est un coup de poing. Certes, pas du tout une lecture de vacances mais un témoignage unique, magnifiquement écrit par une grande dame.

107 pages pour ne pas oublier.

 

Extraits choisis :

Il y a ton nom sur le monument aux morts de Bollène. Il y a été inscrit bien longtemps après. C’est le maire qui l’a proposé, mais il voulait ne faire aucune distinction, que tu sois parmi les morts pour la France. (…) Tu n’es pourtant pas mort pour la France. La France t’a envoyé vers la mort. Tu t’étais trompé sur elle.
Pour le reste, tu avais vu juste. Je suis revenue. (p.67-68)

Pourquoi une fois revenue au monde, étais-je incapable de vivre? C’était comme une lumière aveuglante après des mois dans le noir, c’était violent, les gens voulaient que tout ressemble à un début, ils voulaient m’arracher à mes souvenirs, ils se croyaient logiques, en phase avec le temps qui passe, la roue qui tourne, mais ils étaient fous, pas que les juifs, tout le monde! La guerre terminée nous rongeait tous de l’intérieur.
J’aurai aimé te donner de bonnes nouvelles, te dire qu’après avoir basculé dans l’horreur, attendu vainement ton retour, nous nous sommes rétablis. Mais je ne peux pas. Sache que notre famille n’y a pas survécu. (p.72-73)

J’ai quatre-vingt-six ans et le double de ton âge quand tu es mort. Je suis une vieille dame aujourd’hui. Je n’ai pas peur de mourir, je ne panique pas. Je ne crois pas en Dieu, ni à quoi que ce soit après la mort. Je suis l’une des 160 qui vivent encore sur les 2500 qui sont revenus. Nous étions 76 500 juifs de France partis pour Auschwitz-Birkenau. Six millions et demi sont morts dans les camps. Je dîne une fois par mois avec des amis survivants, nous savons rire ensemble et même du camp à notre façon. Et je retrouve aussi Simone. Je l’ai vue prendre des petites cuillères dans les cafés et les restaurants, les glisser dans son sac, elle a été ministre, une femme importante en France, une grande figure, mais elle stocke encore les petites cuillères sans valeur pour ne pas avoir à laper la mauvaise soupe de Birkenau. S’ils savaient, tous autant qu’ils sont, la permanence du camp en nous. Nous l’avons tous dans la tête et ce jusqu’à la mort. (p.102-103)

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