La Famille Middlestein, Jami Attenberg, Les Escales

DSCN0477re

J’ai découvert depuis quelques temps cette maison d’édition, Les Escales – avec notamment un très beau premier roman d’Olga Grjasnowa Le Russe aime les bouleaux -, et je suis très sensible à leur ligne éditoriale. J’ai donc décidé dorénavant de suivre de près leurs parutions et, dans une rentrée littéraire chargée, j’ai décidé de me plonger dans leur nouveau titre…

 

Ce que l’éditeur en dit:

Bienvenue chez les Middlestein, une famille au bord de la crise de nerfs depuis que Edie, la mère, risque d’y passer si elle ne prend pas au sérieux ses problèmes d’obésité. Cerise sur le gâteau, le père la quitte pour découvrir à soixante ans les affres du speed dating.

Une trahison impardonnable pour leur célibataire invétérée de fille, un rebondissement que voudrait bien oublier, le fils en fumant son joint quotidien, si sa femme ne s’était mis en tête de sauver Edie à grand renfort de Pilates et de Weight Watchers, quand elle n’oblige pas leurs jumeaux à répéter leur chorégraphie hip-hop par leur bar-mitsvah.

Un question taraude toutefois les Middlestein: et s’ils étaient tous un peu responsables du sort d’Edie ?

 

Ce que j’en dis moi:

Je viens tout juste de finir le livre, il y a moins de 3 heures, et je suis assez perplexe; j’ai passé un bon moment, l’écriture est originale et agréable, les personnages complexes, mais l’histoire ne colle pas vraiment avec le résumé. Effectivement, Monsieur Middlestein quitte Madame Middlestein qui, souffrant d’obésité, est à deux doigts de passer l’arme à gauche. Effectivement, Rachelle, la belle-fille décide de mettre au point un plan d’action pour sauver sa belle-mère, Robin la fille entre en guerre contre son père, et Benny le fils cherche a échappé à la tornade qui bouleverse sa famille en fumant tranquillement des joints mais il n’y a ni Pilate, ni speed dating, et surtout pas de remise en question des Middlestein sur leur possible culpabilité quant au surpoids d’Edie.

La lecture ne correspondait donc pas à mes attentes, ce qui objectivement est toujours un peu décevant et agaçant – je fais trop confiance aux résumés, je devrais être plus méfiante… -, mais ceci étant dit, c’est tout de même un bon livre pour de nombreuses raisons:

– Tout d’abord le style de Jami Attenberg, dont La Famille Middlestein est le troisième roman mais le premier publié en France, est vraiment très original : elle navigue avec aisance entre passé présent, et même futur! Ainsi, la première partie du livre est conçue sur deux temporalités: un chapitre revient sur l’enfance d’Edie, la vie qu’elle a vécu avec ses parents, la maladie de son père, sa rencontre avec son mari, les premières disputes dans le couple… avec dans chaque anecdote un repas ou un aliment qui accompagne le souvenir d’Edie. Ces chapitres sont d’ailleurs nommés du poids de la jeune fille puis femme lors de la scène (Edie, 28 kilos – Edie, 72 kilos…). Les chapitres du « passé » sont suivis d’un au « présent » où l’on suit, une fois Robin; une fois Benny, sa femme Rachelle et leur jumeaux; une fois Richard (l’ex-mari); une fois Edie. Cela permet de donner à la situation « présente » une profondeur plus grande, de rendre une simple séparation plus complexe car avec les éléments que l’on glane du passé des personnages on en comprend mieux le présent.
Original donc, mais, je suis d’accord, pas non plus nous plus novateur. En revanche ce qui l’est plus c’est que Jami Attenberg intègre aussi des passages où elle projette ses personnages dans le futur, en donnant au lecteur un aperçu de ce qui va se passer pour eux (voir extrait choisi p.204).

– Ensuite des personnages en crise car, en plus de leur implication dans la séparation de Mr et Mme Middlestein et du risque planant au dessus d’Edie, chacun a des préoccupations bien à lui : Robin se lance dans une histoire d’amour l’obligeant à s’intégrer dans sa belle-famille plus qu’elle ne l’a jamais été dans sa propre famille, Benny doit faire face à sa femme maniaque du contrôle qui, traumatisée par le surpoids d’Edie, décide de mettre tout le monde à la diète, ce qui lui fait perdre prématurément ses cheveux, Rachelle est à la recherche de la perfection physique et morale, Richard lui cherche l’amour quitte à le monnayer, et Edie… et bien Edie mange.

– Le contexte juif avec tous les bagages historiques de l’immigration, mais aussi le communautarisme, le respect des traditions et bien entendu l’importance de la religion, qui confèrent au récit une atmosphère toute particulière, comme en immersion dans une grande famille où chacun se connaît et est lié par des valeurs et des racines communes.

Bref les arguments ne manquent pas pour vanter La Famille Middlestein, néanmoins j’aurai apprécié que les personnages soient encore davantage poussés et que l’histoire plus détaillée; l’auteur ouvre parfois des pistes qu’elle arrête d’un coup de suivre ce qui m’a laissé assez sur ma faim. De plus, le système de « passé/présent » un chapitre sur deux que j’appréciais s’arrête vers le milieu du livre et la narration se perd un peu notamment dans un chapitre raconté par les voisins de la famille. On aurait aimé que le livre dure 100 pages de plus et que les personnalités de chacun soient plus creusées, car à imaginer des personnages aussi complexes et intéressant, Jami Attenberg ne pouvait pas laisser ainsi le lecteur! Au final la promesse du résumé nous disant que chacun se rend compte qu’il/elle est un peu responsable de l’état de santé d’Edie n’est pas tenu: il y a beaucoup de réflexion sur la vie des personnages – se remettre d’un deuil, trouver l’amour, surmonté l’adolescence…. -, mais pas vraiment sur leur impact dans celle d’Edie. Son rapport à la nourriture n’est pas vraiment expliqué, seulement effleuré via quelques réflexions.

Un bon livre donc, mais qui se perd un peu vers la fin.

 

Extraits choisis:

– D’un côté, commença Richard Middlestein, petit chef d’entreprise de confession juive et ancien New-Yorkais, ma femme et moi étions mariés depuis près de quarante ans. Nous avions partagé une vie entière, acheté une maison, trouvé une place au sein de notre communauté d’amis et de proches, un rôle à la synagogue…
A dire vrai, ses liens avec la synagogue s’étaient distendus ces dernières années pour plusieurs raisons, parmi lesquelles la santé de sa femme figurait en bonne place.
– Et il fallait tenir compte des enfants, même si j’avais l’impression que Robin ne serait pas trop bouleversée. Quant à Benny, je me suis dit qu’il était déjà très occupé à faire le bonheur de sa chère épouse. Bien sûr, la séparation risquait d’affecter mes petits-enfants, mais dans quelle mesure?
– D’un autre côté, continua Richard Middlestein, gentleman redevenu célibataire, bientôt senior, citoyen respectable, ennuyeux mais soucieux de ne pas l’être, ma femme, qui est excessivement intelligente et qui a tant oeuvré pour le bonheur de tant de gens que je ne peux pas lui en vouloir complètement, ma femme me rendait la vie impossible: elle me houspillait et me harcelait en permanence. La situation avait encore empiré ces derniers temps, à un point que vous ne pouvez même pas imaginer. Et puis, elle avait tellement grosse que je ne pouvais plus l’aimer comme avant. Ne vous méprenez pas: j’apprécie les femmes un peu ronde. Je savais ce qui m’attendait quand je me suis marié. Mais elle se faisait du mal à elle-même, vous comprenez? Chaque jour, de plus en plus. C’était un spectacle difficile à supporter.
Il baissa la voix, avant d’ajouter:
– Et nous n’avions plus de relations intimes depuis très longtemps. 
(p.77-78)

– J’en ai une bonne à te raconter sur ton père, annonça Edie à sa fille.
Robin n’avait aucune envie d’entendre la suite, mais comment dire non? Elle en était incapable.
Les deux femmes se trouvaient dans la maison où son mari l’avait abandonnée, et qu’elle ne quittait pratiquement plus. D’après ce que Robin avait constaté, elle passait désormais ses journées assise à la table de la cuisine. N’avait-elle vraiment nulle part où aller? Rien d’autre à faire que manger et vider ses souvenirs de toute leur joie? (p.143)

– Ne vous en faites pas, intervint Emily. Je mangerai ce qu’il y a.
– Prends ce que tu veux, dit Robin.
Emily lui lança un regard reconnaissant. Elle appréciait la manière dont Robin la protégeait, elle qui n’avait jamais eu besoin d’être protégée jusqu’alors, en tout cas pas de sa grand-mère. Dans quelques années, sa tante volerait de nouveau à son secours, quand la situation commancerait à s’envenimer entre Emily et sa mère. Après une série d’incidents déplaisants impliquant des cris, des insultes et même des cheveux tirés (au pure moment de la crise), les parents d’Emily décideraient de l’envoyer passer certains week-ends chez sa tante et son petit ami, qui vivaient à Chicago, sous prétexte qu’Emily, si intelligente, si créative (elle était aussi très forte en maths, mais tout le monde s’en fichait), devait bénéficier d’une offre culturelle plus variée, hanter les cinéma d’art et d’essai, les musées, les galeries d’art, les librairies et les brocantes. Ces visites mensuelles permettraient d’apaiser les esprits. Elles feraient du bien à Benny, à Rachelle et à Emily, mais elles seraient brusquement interrompues à la suites d’une soirée trop arrosée au cours de laquelle tante Robin laisserait libre cours à sa douleur devant sa nièce: trop de vin, trop de chagrin à cause d’un bébé mort dans son ventre, un bébé dont seul Daniel connaissait l’existence. Cette perte serait trop difficile à gérer pour Robin, brusquement privée d’un être âgé de quelques smaines à peine, pas même un bébé, rien que l’idée d’un bébé, et son désespoir serait tel que sa nièce prendrait peur, jamais personne n’avait pleuré ainsi devant elle, toute une nuit et toute une matinée jusqu’à ce qu’Emily appelle Benny pour qu’il vienne la chercher. « N’hésite pas à revenir nous voir dès qu’elle ira mieux », lui dirait Daniel, le petit ami de sa tante, les joues rouges, hébété par son propre chagrin, mais le temps que Robin aille mieux, après un bref séjour à l’hôpital et de nombreuses séances chez le psy, après avoir arrêté de voir, puis recommencé, arrêté, puis recommencé, puis arrêté pour de bon, Emily srait entrée depuis longtemps à l’université de New York. (p.204-205)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s